Page:Boccace - Décaméron.djvu/538

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tu crois que je ferai bien de l’apporter ? — » « Oui, — répondit Bruno. — » À quoi Calandrino dit : « — Tu ne m’as pas cru aujourd’hui quand je te disais : pour sûr, compère, je suis d’avis que je sais mieux que quiconque faire ce que je veux. Qui aurait su, sinon moi, rendre si vite amoureuse une aussi belle dame que celle-ci ? En bonne vérité, l’auraient-ils su faire, ces jouvenceaux de trombe marine, qui s’en vont toute la journée ici et là, et qui ne sauraient pas, en mille ans, assembler trois poignées de noix ? Or, je veux que tu me voies un peu avec mon rebec ; tu verras un beau jeu. Sache bien que je ne suis pas aussi vieux que je te semble ; elle s’en est bien aperçue, elle ; mais je l’en ferai apercevoir autrement, si je lui pose le grappin sur le dos. Par la cordieu, je lui ferai un tel jeu, qu’elle courra après moi, comme la folle après son enfant. — » « Oh ! — dit Bruno — tu la fourrageras ; il me semble te voir mordre, avec tes dents faites comme des chevilles de guitare, sa bouche vermeille et ses joues qui ressemblent à deux roses, et puis la manger tout entière. — » Calandrino, entendant cela, et croyant être déjà à la besogne, s’en allait chantant et dansant, si joyeux qu’il ne tenait plus dans sa peau.

« Le lendemain, ayant apporté son rebec, il chanta de nombreuses chansons, au grand plaisir de toute la bande. Bref, il en vint à un tel désir de voir souvent la donzelle, qu’il ne travaillait presque plus, allant mille fois par jour tantôt à la fenêtre, tantôt à la porte, tantôt dans la cour pour la voir. De son côté, la dame, agissant fort adroitement suivant les instructions de Bruno, lui en donnait de nombreuses occasions. Bruno, d’autre part, répondait lui-même à ses messages, et écrivait parfois aussi au nom de la dame. Quand celle-ci n’était pas au château, ce qui arrivait la plus grande partie du temps, il faisait venir des lettres d’elle, dans lesquelles elle donnait à Calandrino grande espérance pour ses désirs, et lui disait qu’elle était chez ses parents, où il ne pouvait point, présentement, la voir. De cette façon, Bruno et Buffamalcco, qui tenaient l’affaire en main, se divertissaient le mieux du monde des faits et gestes de Calandrino, se faisant parfois donner, comme si c’était demandé par la dame, tantôt un peigne d’ivoire, tantôt une bourse, tantôt un petit couteau et autres bagatelles, et lui donnant en échange des bijoux faux de nulle valeur, et dont Calandrino faisait une merveilleuse fête. En outre, ils en tiraient de bons repas et d’autre honnêtetés, afin qu’ils fussent soucieux de ses intérêts.

« Or, après qu’ils l’eurent bien tenu deux mois de cette façon, sans plus en arriver au fait, Calandrino voyant que l’ouvrage tirait à sa fin, et comprenant que s’il ne venait