Page:Boccace - Décaméron.djvu/543

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« Or, l’hôte n’avait qu’une chambrette très petite, dans laquelle il avait mis du mieux qu’il avait pu trois lits, sans que pour cela il restât beaucoup d’espace libre ; deux de ces lits étaient sur un même côté de la chambre et le troisième de l’autre côté en face des deux premiers, de sorte qu’on ne pouvait que difficilement passer entre eux. L’hôte fit préparer le moins mauvais de ces trois lits pour les deux compagnons et les fit coucher ; puis, au bout d’un moment, ni l’un ni l’autre ne dormant, bien qu’ils fissent semblant de dormir, l’hôte fit coucher sa fille dans un des deux autres lits et se mit dans le troisième avec sa femme qui, à côté du lit où elle était couchée, plaça le berceau dans lequel était son petit enfant. Les choses étant en cet état, et Pinuccio ayant bien vu comment tout était disposé, quand il lui sembla que chacun était endormi, il se leva doucement, s’en alla droit au petit lit où était couchée la jeune fille qu’il aimait et se glissa à côté d’elle. Celle-ci, encore qu’elle eût grand’peur, l’accueillit joyeusement et il put goûter avec elle de ce plaisir qu’ils désiraient le plus l’un et l’autre.

« Pendant que Pinuccio était avec la jeune fille, il arriva qu’une chatte fit tomber quelque chose, ce que la maîtresse du logis étant éveillée entendit ; pour quoi, craignant que ce ne fût autre chose, elle se leva dans l’obscurité, et s’en alla à l’endroit où elle avait entendu le bruit. Sur ces entrefaites Adriano, qui ne pensait à rien de mal, se leva par hasard pour satisfaire un besoin naturel ; en y allant, il trouva le berceau placé là par la dame, et ne pouvant passer sans l’ôter, il le prit, l’ôta de l’endroit où il était, et le posa à côté du lit où il couchait lui-même ; puis ayant satisfait au besoin qui l’avait fait lever, il revint se remettre dans son lit, sans plus songer au berceau. De son côté, la dame ayant cherché, et ayant trouvé que ce qui était tombé n’était point ce qu’elle pensait, ne songea pas autrement à allumer une chandelle pour le voir, mais après avoir crié contre la chatte, elle revint dans la chambrette, et se dirigea à tâtons vers le lit où son mari dormait. Mais n’y retrouvant pas le berceau, elle se dit en elle-même : « — Eh ! pauvre de moi, voyez ce que je faisais ! Sur ma foi en Dieu, je m’en allais droit au lit de mes hôtes. — » Alors ayant fait quelques pas de plus et ayant trouvé le berceau, elle se coucha dans le lit qui était à côté et où était Adriano, croyant se coucher avec son mari.

« Adriano, qui n’était pas encore endormi, sentant cela, la reçut bien et joyeusement, et sans dire mot, remplit plus d’une fois copieusement son office au grand plaisir de la dame. Sur ces entrefaites, Pinuccio craignant que le sommeil ne le surprît auprès de la jeune fille, et ayant pris tout le