Page:Boccace - Décaméron.djvu/562

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


gneur qui t’a donnée à moi. — » Le familier retint ces paroles, et bien qu’en cheminant tout le long de la journée avec lui, il en recueillit beaucoup d’autres, il ne lui en entendit dire aucune autre qui ne fût à la louange du roi ; pour quoi, le lendemain, étant monté à cheval, et le chevalier se disposant à continuer sa route vers la Toscane, le familier lui fit commandement du roi d’avoir à rebrousser chemin, ce que messer Ruggieri fit incontinent.

« Le roi, après avoir appris ce qu’il avait dit à propos de la mule, le fit appeler, l’accueillit d’un air joyeux, et lui demanda pourquoi il l’avait comparé à sa mule, ou plutôt pourquoi il avait comparé sa mule à lui. Messer Ruggieri d’un air ouvert lui dit : « — Mon seigneur, parce que vous lui ressemblez, attendu que comme vous donnez quand il ne le faut pas et ne donnez pas quand il le faudrait, ainsi elle n’a point pissé là où il l’aurait fallu et a pissé là où il ne fallait pas. — » Le roi dit alors : « — Messire Ruggieri, si je ne vous ai pas donné comme je l’ai fait à beaucoup d’autres qui ne sont rien en comparaison de vous, cela n’est point advenu parce que je ne vous avais pas reconnu pour un vaillantissime chevalier, digne de grandes récompenses, mais c’est votre fortune qui a fauté en cela et non moi, ne m’ayant point permis de vous récompenser ; et je vous montrerai manifestement que je dis vrai. — » À quoi messer Ruggieri répondit : « — Mon seigneur, je ne me suis point fâché de n’avoir reçu aucune récompense de vous, pour ce que je ne désirais pas une récompense afin de devenir plus riche, mais de ce qu’en aucune circonstance vous n’ayez rendu témoignage de ma valeur. Néanmoins, je tiens votre excuse pour bonne et honnête, et je suis prêt à voir ce qu’il vous plaira de me montrer, bien que je vous croie sans avoir besoin de preuves. — »

« Sur ce, le roi l’ayant mené dans une grande salle où, selon ses ordres, on avait porté deux grands coffres fermés, lui dit, en présence d’un grand nombre de personnes : — Messire Ruggieri, dans l’un de ces coffres est ma couronne, le sceptre royal et le globe, ainsi que nombre de belles ceintures à moi, des colliers, des anneaux et d’autres bijoux que je possède ; l’autre est plein de terre. Prenez-en un, et quel que soit celui que vous aurez choisi, il sera à vous, et vous pourrez voir qui a été injuste envers votre vaillance, de moi ou de votre fortune. — » Messer Ruggieri, voyant que cela plaisait ainsi au roi, choisit un des coffres que le roi ordonna d’ouvrir, et il se trouva que c’était celui qui était plein de terre. Sur quoi, le roi dit en riant : — Vous pouvez bien voir, messire Ruggieri, que ce que je vous ai dit de votre fortune est vrai ; mais certes, votre valeur mérite que je corrige son influence maligne