Page:Boccace - Décaméron.djvu/571

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de ton âme qui ne s’est point adonnée à entasser de l’argent, comme font les avares, mais à le dépenser. N’aie point non plus vergogne d’avoir voulu me tuer pour devenir plus renommé, et ne crois pas que je m’en étonne. Les illustres empereurs et les plus grands rois n’ont agrandi leur royaume, et par conséquent leur renommée, qu’en employant quasi uniquement l’art de tuer, non pas un homme comme tu voulais faire, mais un nombre infini de gens, qu’en brûlant des pays entiers et renversant les villes ; pour quoi, si toi tu as voulu me tuer, moi seulement, pour te rendre plus fameux, tu faisais une chose ni fort étonnante, ni nouvelle, mais fort habituelle. — »

« Mitridanes, sans excuser son dessein pervers, mais louant beaucoup l’honnête excuse trouvée par Nathan, en vint à dire, tout en devisant avec lui, qu’il s’émerveillait outre mesure de ce que Nathan eût pu se résoudre à lui donner le conseil et le moyen de le tuer. À quoi Nathan dit : « — Mitridanes, je ne veux pas que tu t’étonnes du conseil que je t’ai donné ni de ma résolution, pour ce que depuis que j’ai eu mon libre arbitre et que je me suis résolu à faire ce que tu as toi-même entrepris, personne n’est jamais venu en ma maison que je n’aie satisfait à sa demande. Tu y es venu désireux de me prendre la vie ; pour quoi, te l’entendant demander, et afin que tu ne fusses pas seul à t’en aller d’ici sans avoir obtenu ce que tu demandais, je me suis sur-le-champ décidé à te la donner ; et pour que tu pusses la prendra, je t’ai donné ce conseil que j’ai cru bon pour que tu eusses ma vie sans risquer de perdre la tienne ; et pour ce, je te dis encore, et je te prie, si elle te fait toujours envie, de la prendre et de te satisfaire toi-même en cela, attendu que je ne crois pas que je ne la puisse employer mieux. Je m’en suis déjà servi pendant quatre-vingts ans, et je l’ai employée pour mes plaisirs et mon contentement ; et je sais que, suivant le cours de la nature, ainsi qu’il advient des autres hommes, et généralement de tout, elle ne m’est laissée que pour peu de temps désormais. Pour quoi, je crois qu’il est mieux de la donner, comme j’ai toujours donné et dépensé mes trésors, que de la vouloir tellement garder qu’elle me soit, contre mon gré, ôtée par la nature. C’est faire un mince présent que de donner cent années ; combien donc en est-ce un moindre de donner les six ou huit ans que j’ai à vivre ? Prends-la donc, si elle t’agrée, je t’en prie ; pour ce que, pendant tout le temps que j’ai vécu, je n’ai encore trouvé personne qui l’ait désirée, et je ne sais si je trouverai jamais qui la veuille, si toi, qui l’as demandée, tu ne la prends pas. Et si pourtant il arrivait qu’il s’en trouvât un, je reconnais que plus je la garderai, moins