Page:Boccace - Décaméron.djvu/574

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pétit de l’homme n’est jamais content et désire toujours davantage, surtout celui des amoureux, Gentile, ayant résolu de ne pas rester plus longtemps en cet endroit, dit : « — Eh ! pourquoi ne lui touché-je point un peu la gorge, puisque je suis ici ? Je ne la dois plus jamais toucher, et je ne l’ai oncques touchée. — » Vaincu donc par ce désir, il lui mit la main sur la gorge, et il l’y tenait depuis un moment, quand il lui sembla sentir le cœur de la dame battre faiblement. Chassant tout sentiment de crainte, et cherchant avec plus d’attention, il vit qu’en effet elle n’était pas morte, bien qu’il estimât peu de chose la vie qui lui restait ; pour quoi, aussi doucement qu’il put, aidé par son familier, il la sortit de la tombe, et l’ayant placée devant lui sur son cheval, il la porta secrètement en sa maison à Bologne.

« Il avait là avec lui sa mère, valeureuse et sage dame, laquelle après que son fils lui eût tout dit, mue de pitié, rappela l’infortunée à la vie en faisant un grand feu et en la mettant dans un bain. Dès qu’elle fut revenue à elle, elle poussa un grand soupir et dit : « — Hélas ! où suis-je maintenant ? — » À quoi l’excellente dame répondit : « — Calme-toi ; tu es en bon lieu. — » Madame Catalina complètement remise, regarda tout autour d’elle, et ne reconnaissant pas bien l’endroit où elle était, voyant devant elle messer Gentile fut remplie d’étonnement, et pria la mère de celui-ci de lui dire comment elle se trouvait là : sur quoi, messer Gentile lui conta tout de point en point. Très affligée de cela, après y avoir réfléchi un moment, elle le remercia le mieux qu’elle put, puis elle le pria, par l’amour qu’il lui avait autrefois porté, et par sa courtoisie, de faire qu’elle ne reçût pas dans sa maison chose qui fût moins qu’honnête pour son honneur et pour celui de son mari, et que, dès que le jour serait venu, il la laissât retourner chez elle. À quoi messer Gentile répondit : « — Madame, quel qu’ait été précédemment mon désir, je n’entends point pour le présent, ni pour l’avenir — puisque Dieu m’a fait cette faveur de vous avoir rendue à la vie grâce à l’amour que je vous ai jusqu’ici porté — vous traiter ici ni ailleurs autrement que comme une sœur ; mais le service que je vous ai rendu cette nuit mérite une récompense, et pour ce je veux que vous ne me refusiez point une grâce que je vous demanderai. — » La dame lui répondit d’un air affable qu’elle était prête à le faire si elle le pouvait, et si la chose était honnête. Alors messer Gentile dit :

« — Madame, tous vos parents et tous les Bolonais croient et ont pour certain que vous êtes morte ; pour quoi, personne chez vous ne vous attend ; et pour ce, voici la faveur que je réclame de vous : je vous prie de rester en secret ici avec ma mère jusqu’à ce que je sois revenu de Modène,