Page:Boccace - Décaméron.djvu/577

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mérite. — » « — Dites-nous donc, vous — poursuivit son interlocuteur — qui elle est. — » Le chevalier dit : « — Je le ferai volontiers, à condition que vous me promettrez quelque chose que je dise, que personne de vous ne bougera de sa place avant que j’aie fini ce que j’ai à dire. — » Chacun l’ayant promis et les tables étant enlevées, messer Gentile alla s’asseoir à côté de la dame et dit : « — Seigneurs, cette dame est le loyal et fidèle serviteur à propos duquel je vous ai posé une question il y a un moment ; les siens la tenant pour peu chère, l’ont jetée comme une chose vile et moins qu’utile au milieu de la rue ; elle a été recueillie par moi, et par ma sollicitude et de mes propres mains je l’ai arrachée à la mort, et Dieu, ayant égard à ma bonne affection, de corps épouvantable qu’elle était, me l’a fait devenir aussi belle. Mais afin que vous entendiez plus complètement comment cela m’est advenu, je vous le dirai brièvement. — » Et commençant par leur raconter comment il s’était énamouré d’elle, il leur dit entièrement ce qui était advenu jusqu’à l’heure présente, au grand étonnement des assistants ; puis il ajouta : « — C’est pourquoi, si vous n’avez point changé d’avis depuis un moment, et spécialement Niccoluccio, cette dame m’appartient justement, et personne ne peut à juste raison me la réclamer. — »

« À cela, personne ne répondit, mais chacun attendait ce qu’il avait encore à dire. Niccoluccio, tous les autres qui étaient là, et la dame elle-même, pleuraient d’émotion ; mais messer Gentile, s’étant levé debout, et prenant le petit enfant dans ses bras et la dame par la main alla droit à Niccoluccio et dit : « — Lève-toi compère ; je ne te rends pas ta femme que tes parents et les siens ont rejeté ; mais je veux te donner cette dame, qui est ma commère, avec son fils, lequel, j’en suis sûr, a été engendré par toi et que j’ai tenu au baptême et nommé Gentile. Et je te prie de ne pas l’avoir pour moins chère, parce qu’elle est restée près de trois mois dans ma maison, car je te jure — par ce Dieu qui peut-être me fit autrefois devenir amoureux d’elle afin que mon amour fût, comme il a été en effet, la cause de son salut, — qu’elle n’a jamais vécu plus honnêtement avec son père, avec sa mère, ou avec toi-même, qu’elle ne l’a l’ait chez moi. — » Cela dit, il se tourna vers la dame et dit : « — Madame, désormais je vous délie de la promesse que vous m’avez faite, et je vous remets libre à Niccoluccio. — » Et ayant remis la dame et l’enfant entre les bras de Niccoluccio, il retourna s’asseoir.

« Niccoluccio reçut sa femme et son fils avec un grandissime désir, d’autant plus joyeux qu’il était plus loin de s’y attendre ; et du mieux qu’il put et qu’il sut, il remercia le