Page:Boccace - Décaméron.djvu/58

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tendit tout ce que l’abbé faisait et disait. Lorsqu’il parut à l’abbé être assez demeuré avec la jeune fille, il l’enferma dans la cellule et retourna à sa chambre. Peu après, entendant venir le moine, et croyant qu’il revenait du bois, il s’apprêta à le réprimander fortement et à le faire mettre au cachot, afin de posséder à lui seul la proie si bien gagnée. L’ayant fait appeler, il l’admonesta gravement et d’un ton sévère, et ordonna qu’il fût conduit au cachot. Le moine répondit prestement : « — Messire, je ne suis pas encore assez resté dans l’ordre de Saint-Benoît, pour pouvoir en connaître toutes les règles. Vous ne m’aviez pas encore montré que les moines dussent s’humilier sous les femmes comme dans les jeûnes et dans les veilles. Mais maintenant que vous me l’avez montré, je vous promets, si vous me pardonnez pour cette fois, de ne plus jamais pécher en cela, mais de faire toujours comme je vous ai vu faire. — » L’abbé qui était un homme avisé, comprit sur-le-champ que non-seulement le moine avait plus d’esprit que lui, mais qu’il avait vu ce qu’il avait fait. Pour quoi, se reprochant sa propre faute, il eut honte d’infliger au moine une punition qu’il avait méritée aussi bien que lui. Il lui pardonna, et après lui avoir recommandé le silence sur ce qu’il avait vu, ils firent sortir sans bruit la jeune fille, et il est à croire qu’ils durent la faire rentrer plus d’une fois depuis. — »



NOUVELLE V

La marquise de Montferrat, au moyen d’un repas uniquement composé de poules, et avec quelques paroles gracieuses, réprime le fol amour du roi de France.


La nouvelle contée par Dioneo amena tout d’abord quelque vergogne au cœur des dames qui l’écoutaient, vergogne qui se manifesta par une honnête rougeur sur leur visage. Puis, se regardant les unes les autres, et pouvant à peine tenir leur sérieux, elles écoutèrent en riant sous cape. Mais quand la nouvelle fut finie, la reine, après avoir gourmandé Dioneo, et lui avoir fait comprendre que de semblables récits ne devaient pas être faits devant des dames, se retourna vers la Fiametta qui était assise sur l’herbe auprès de lui, et lui ordonna de suivre l’ordre adopté. Celle-ci commença gracieusement et d’un air joyeux : « — De même que je vois avec plaisir que nous ayons entrepris de prouver par nos récits la force des belles et promptes réponses, et combien les