Page:Boccace - Décaméron.djvu/605

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pas voulu l’être, que d’avoir perdu Gisippe comme parent, tout en s’étant fait un ennemi de Titus. Pour quoi, étant allés retrouver Titus, ils lui dirent qu’ils consentaient à ce que Sophronie fût à lui, et à l’avoir, lui, pour parent, et Gisippe pour ami ; puis, ayant fait avec lui une fête amicale comme il convient entre parents, ils le quittèrent et lui renvoyèrent Sophronie. Celle-ci, en femme sage, et faisant de nécessité vertu, reporta très vite sur Titus l’amour qu’elle avait pour Gisippe, et partit avec lui pour Rome, où elle fut reçue avec de grands honneurs.

« Gisippe étant resté à Athènes, tenu quasi par tous en petite estime, fut quelque temps après, à la suite de certaines brigues intestines, chassé d’Athènes avec tous ceux de sa famille, et, pauvre et misérable, condamné à un exil perpétuel. Dans cette situation, Gisippe devenu non seulement pauvre, mais réduit à l’état de mendiant, s’en vint à Rome du mieux qu’il put, pour voir si Titus se souviendrait de lui ; et ayant appris qu’il était vivant et estimé de tous les Romains, il se fit enseigner où étaient ses maisons et se tint devant la porte, attendant que Titus y vînt, résolu non pas à lui parler de la misère où il était, mais à se faire voir à lui, afin que Titus le reconnaissant le fît appeler. Mais Titus ayant passé outre, et Gisippe croyant qu’il l’avait vu mais avait dédaigné de le reconnaître, et se souvenant de ce qu’il avait fait autrefois pour lui, s’en alla indigné et désespéré. Il était déjà nuit, et comme il était à jeun et sans argent et qu’il ne savait où aller, il se dirigea, ayant plus envie de mourir que d’autre chose, vers un endroit de la ville fort désert, où ayant vu une grande caverne, il y entra pour s’abriter pendant la nuit ; et se couchant sur la terre nue, en haillons, vaincu par sa longue douleur il s’endormit.

« Sur ces entrefaites, deux individus qui étaient allés ensemble commettre un vol cette nuit même, vinrent le matin dans la caverne avec leur butin, et une querelle s’étant élevée pour le partage, l’un d’eux qui était le plus fort tua l’autre et s’en alla. Ce qu’ayant vu et entendu Gisippe, il lui parut avoir trouvé un moyen de mourir, comme il le désirait tant, sans être obligé de se tuer lui-même ; et pour ce, ne bougeant pas de la caverne, il s’y tint jusqu’à ce que les sergents de la Cour, qui avaient déjà appris le meurtre, y vinssent, lesquels, furieux, emmenèrent Gisippe prisonnier. Celui-ci ayant été interrogé avoua que c’était lui qui avait commis le meurtre et qu’il n’avait pas pu ensuite s’échapper de la caverne ; pour quoi le préteur, qui s’appelait Marcus Varron, ordonna qu’on le fît mourir sur la croix, comme c’était alors l’habitude.

« Titus était, par hasard, venu en ce moment dans le