Page:Boccace - Décaméron.djvu/72

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par un grand nombre de beaux et jeunes gentilshommes.

« Le maître se sentant très courtoisement attaqué, fit joyeux visage et dit : « — Madame, que j’aime, cela ne doit être sujet d’étonnement pour aucune personne sage et spécialement pour vous, pour ce que vous méritez d’être aimée, mais si les forces que réclament les amoureux exercices sont naturellement ravies aux hommes âgés, la bonne volonté ne leur est point ravie pour cela, ni le discernement de ce qu’il faut aimer, ce qui est d’autant plus prisé par eux qu’ils ont là-dessus plus d’expérience que les jeunes gens. L’espoir qui me pousse, moi vieillard, à vous aimer, vous qui êtes aimée de tant de jeunes hommes, est celui-ci : plusieurs fois déjà j’ai vu des dames collationner avec des lupins et des porreaux. Et bien que dans le porreau rien ne soit bon, cependant la partie la moins fade et la moins désagréable est la tête ; pourtant, vous toutes, excitées par un appétit à rebours, vous le tenez par la tête et mangez les feuilles, qui non-seulement ne sont bonnes à rien, mais ont un mauvais goût. Que sais-je, Madame, si dans le choix de vos amants vous ne faites pas de même ! Et si vous faisiez ainsi, je serais celui que vous choisiriez, tandis que vous repousseriez les autres. — » La gente dame ainsi que ses compagnes rougirent quelque peu, et elle dit ; « — Maître vous nous avez très bien et très courtoisement punies de notre présomption ; toutefois votre amour m’est cher comme celui d’un sage et vaillant homme. Pour ce, mon honneur sauf, disposez sûrement de moi selon votre plaisir, comme de votre chose. — » Le maître s’étant levé avec ses compagnons, remercia la dame, et, riant et d’un air de fête, prit congé d’elle et partit. Ainsi la dame, ne s’avisant pas qui elle raillait, croyant vaincre, fut vaincue. De quoi, vous-mêmes, si vous êtes sages, vous vous garderez expressément. — »

Déjà le soleil inclinait à l’heure de vesprée, et la chaleur avait en grande partie diminué, quand les nouvelles des jeunes dames et des trois jeunes gens se trouvèrent être finies. Pour quoi, leur reine dit très gracieusement : « — Désormais, chères compagnes, il ne reste plus autre chose à faire sous mon commandement, pour la présente journée, que de vous donner une nouvelle reine qui, suivant sa fantaisie, disposera de son temps et du nôtre dans un honnête plaisir ; et quant à ce qu’il reste de jour d’ici à la nuit, comme il arrive parfois que celui qui ne prend pas ses précautions à temps peut se trouver embarrassé plus tard, et afin que ce que la nouvelle reine décidera pour demain matin se puisse préparer en temps opportun, je pense qu’il faut commencer dès maintenant les journées suivantes. C’est pourquoi en considération de Celui par qui tout vit et qui est notre uni-