Page:Boccace - Décaméron.djvu/74

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fortune, et qu’ils le seront jusqu’à la fin, chacun devra parler sur ceux qui, après avoir été molestés par diverses choses, sont, au-delà de leur espérance, arrivés à joyeux résultat. — »

Les dames ainsi que les hommes approuvèrent cet ordre et dirent qu’ils le suivraient. Seul, Dioneo, tous les autres se taisant, dit : « — Madame, comme tous les autres, je déclare agréable et recommandable l’ordre donné par vous ; mais je vous requiers un don de grâce spéciale, lequel don je désire qu’on me le concède pour tout le temps que notre société durera, et c’est celui-ci, à savoir que je ne sois pas contraint à cette loi de dire ma nouvelle selon la donnée proposée, si je ne le veux pas, mais que je puisse conter celle qui me plaira. Et pour que personne ne croie que je requiers cette faveur en homme qui n’a point de nouvelles en mains, je désire être jusqu’à nouvel ordre le dernier à conter. — » La reine qui le connaissait pour un homme gai et de joyeuse humeur, comprit très bien qu’il ne demandait cela que pour reposer la société par quelque nouvelle joyeuse, quand elle serait fatiguée, et, avec le consentement des autres, elle lui accorda gracieusement cette faveur. Alors, s’étant levés, ils se dirigèrent à pas lents vers un ruisseau limpide qui descendait d’une montagne en une vallée ombragée d’arbres nombreux, à travers des rochers et de verts herbages. Là, s’étant déchaussés et les bras nus, ils entrèrent dans l’eau et se livrèrent à des ébats variés ; puis, l’heure du repas approchant, ils s’en revinrent au palais et soupèrent avec un vif plaisir. Après le souper, ayant fait apporter les instruments, la reine ordonna qu’une danse fût organisée, et la Lauretta la conduisant, elle dit à Emilia de chanter une chanson accompagnée par le luth de Dioneo. Pour obéir à cet ordre, Lauretta organisa prestement une danse et la conduisit, pendant qu’Emilia chantait amoureusement la canzone suivante :

Je suis si amoureuse de ma beauté,
Que d’un autre amour jamais
N’aurai, je crois, souci ni désir.

J’y vois, chaque fois que je me regarde en un miroir,
Ce bien qui rend l’esprit content,
Et aucun accident nouveau ou pensée ancienne
Ne peut me priver de ce cher plaisir.
Pourrai-je voir jamais
Quelqu’un qui me mette au cœur un nouveau désir ?