Page:Boccace - Décaméron.djvu/91

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la vaillance sont dignes des plus grandes dames du monde, bien que peut-être la noblesse de son sang ne soit pas aussi illustre que celle du sang royal. C’est donc lui que j’ai pris et que je veux pour époux ; et je n’en aurai jamais d’autre, quoi qu’en puisse penser mon père ou qui que ce soit. Le principal motif pour lequel je me suis mise en route n’existe donc plus ; mais il m’a plu d’achever mon voyage, autant pour visiter et adorer les lieux saints dont cette cité est remplie, et pour m’agenouiller aux pieds de Votre Sainteté, que pour déclarer ouvertement devant vous, et par conséquent devant tous les hommes, le mariage contracté entre Alexandre et moi en présence de Dieu. Pour quoi, je vous prie humblement que ce qui a plu à Dieu et à moi vous soit agréable, et que vous nous donniez votre bénédiction, afin qu’avec elle nous soyons plus sûrs que notre union plaira à Celui dont vous êtes le vicaire, et que nous puissions vivre et mourir ensemble à l’honneur de Dieu et de vous. — »

« Alexandre fut fort étonné en apprenant que sa femme était fille du roi d’Angleterre, et son cœur s’emplit d’une grande allégresse. Mais les deux chevaliers furent plus étonnés encore, et ils furent tellement courroucés, que s’ils avaient été ailleurs que devant le pape, ils auraient fait un mauvais parti à Alexandre et peut-être à la dame. D’un autre côté, le pape s’étonna beaucoup de l’habit porté par la dame et du choix qu’elle avait fait ; mais voyant qu’il n’y avait pas moyen de revenir sur ce qui était fait, il se rendit à sa prière. Tout d’abord il apaisa les chevaliers qu’il voyait si courroucés, et les ayant remis en paix avec la dame et avec Alexandre, il donna des ordres pour ce qui restait à faire.

« Le jour fixé par lui étant venu, en présence de tous les cardinaux et d’un grand nombre de personnages de haut rang qu’il avait invités et qui étaient venus pour assister à la magnifique fête qu’il avait fait préparer, il fit venir la dame revêtue d’habits royaux et qui était si belle et si plaisante à voir, qu’elle était justement louée par tous. Alexandre vint également revêtu d’habits splendides, ressemblant beaucoup moins, dans son maintien et dans son air, à un jeune usurier qu’à un prince de sang royal, et recevant les hommages des deux chevaliers. Puis le pape fit de nouveau célébrer solennellement les épousailles, et après avoir fait de belles et somptueuses noces, il leur donna congé avec sa bénédiction.

« Il plut à la dame et à Alexandre, en quittant Rome, d’aller à Florence où la renommée avait déjà porté la nouvelle. Ils y furent reçus par les Florentins avec de grands honneurs. La dame fit mettre en liberté les trois frères, après