Page:Boucher de Perthes - De la misère.djvu/41

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


Non. Il a la soirée disponible, c’est-à-dire environ quatre heures ; qu’il en donne une à son repas, une autre à la promenade ; deux lui restent. Deux heures par jour, déduction faite des fêtes et des dimanches, font 614 heures par an, ou environ vingt-six journées de vingt-quatre heures. Admettons que ces journées ne lui rapportent qu’un franc : eh bien ! à la fin de l’année, il aura devant lui 26 francs qui, placés à la caisse d’épargne, formeront une ressource contre les accidens, préviendront les emprunts et seront pour lui et les siens une source de tranquillité et un gage d’avenir.

À cela on répondra que j’ai compté sur un homme constamment sain et robuste, toujours apte à la fatigue. Sans doute, mais aussi je lui ai donné un passif que n’ont pas tous les ouvriers, une famille, et j’ai supposé que pour se marier, il n’avait rien. Or, si chaque artisan calculait qu’avant son mariage il doit avoir quelque chose et qu’il lui est facile de l’obtenir, puisque sans autre charge que lui-même, il peut, étant garçon, économiser la moitié de son gain et avoir ainsi quelques avances, il éviterait bien des heures de souci et de privations.

On n’a jusqu’ici considéré la femme que comme dépense et consommation. C’est qu’en effet, dans notre état social, elle ne fait point partie des ressources de l’artisan et ne rapporte rien à la communauté. Peut-être y a-t-il des exceptions, mais elle ne font pas règle. Chez la majorité de nos prolétaires, la femme et les enfans étant à la charge du mari, nous avons dû les porter comme frais et avances.

Cette situation des choses, cette inutilité financière des femmes, si générale, si reconnue, est-elle bien logique, est-elle nécessaire ou est-ce un préjugé, et ce préjugé est-il profitable ? S’il ne l’est pas, ne contribuons-nous pas, nous autres hommes, à l’enraciner à notre préjudice, en persuadant, à nos filles comme à leurs mères, qu’elles ne peuvent être bonnes à rien, bref, qu’elles ne sont qu’une