Page:Boucher de Perthes - Voyage à Aix-Savoie, Turin, Milan, retour par la Suisse.djvu/63

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elle passait son temps : — « À ne rien faire, répondit-elle. Moi, je hais le travail. Mon mari travaille pour deux. Qu’ai-je besoin de m’occuper ? Je ne l’ai pas trompé, je lui ai dit avant de le prendre : c’est pour ne rien faire que je me marie. — Je l’entends bien comme cela, m’a-t-il répondu. — Aussi je ne changerais pas mon mari contre le pape, et c’est pour aller le rejoindre que je vais à Turin. »

Le Gênois est un vieux noble ayant bien le type du pays. Il regrette toujours d’être devenu Piémontais, et nous parle du beau temps de la république. Il me dit que Mme Costa, qui me paraissait si belle quand, avec mes dix-sept ans, j’arrivais à Gênes, et qu’elle était déjà très-mûre, vivait encore ; elle avait quatre-vingt-huit ans. Mme S***, la charmante espiègle, si jolie et si grande dame, en avait soixante-douze et était veuve depuis longtemps ; elle habitait la campagne.

Le Mantouan a longtemps séjourné en France où il a pris le goût des calembourgs, goût fort agaçant pour les tiers. Afin de l’en distraire et d’en éviter quelques-uns, je lui parlai grenouilles. En effet, de mon temps, Mantoue en était le quartier-général. Elles y étaient fort estimées ; on en mangeait à toute sauce : bouillies, farcies, rôties, non en les écourtant comme chez nous où l’on se borne aux cuisses, mais dans toute leur corpulence et bien bourrées de farces et d’épices. Une ligne de ces amphibies ainsi farcies, placée sur les murailles, aurait suffi pour défendre la place contre une armée anglaise.

Je me chagrinais fort de traverser le Mont-Cenis la nuit et d’en perdre ainsi la vue, mais il fait un beau