Page:Bourgeois - Le mystérieux Monsieur de l'Aigle, 1928.djvu/100

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.
98
le mystérieux monsieur de l’aigle

tremblote. Que dit le médecin, Mme d’Artois ?

— Je ne peux pas vous cacher que la pauvre enfant est bien malade, M. de L’Aigle, répondit Mme d’Artois en fondant en larmes. Le médecin veut des bouteilles d’eau chaude pour les pieds de Magdalena, et de la glace pour sa tête. Je vais voir à cela immédiatement.

— Elle n’a as repris connaissance alors ?

— Non. Pas encore, et c’est là ce qui inquiète le médecin. Mais, vous serez averti, M. de L’Aigle, aussitôt qu’elle reprendra connaissance. Pauvre Magdalena ! Elle avait, sans doute, le pressentiment de ce qui lui arrive aujourd’hui, lorsque, le jour anniversaire de son mariage, elle me disait que son bonheur lui faisait peur ; qu’il lui semblait qu’il ne pouvait durer.

— Elle vous a dit cela ma pauvre chérie, Mme d’Artois ? sanglota Claude. Mon Dieu ! ajouta-t-il, s’il fallait que je perde ma bien-aimée !

Ne désespérons pas conseilla Mme d’Artois. Le docteur Thyrol m’a l’air d’un homme très capable ; ayons confiance en lui… Mais, surtout, mettons notre confiance en Dieu !

Arrivée dans la cuisine, Mme d’Artois fut très surprise d’y apercevoir Candide. Ayant appris que Mme de L’Aigle était malade et supposant qu’on aurait besoin d’eau chaude, la cuisinière avait allumé le poêle et mis la bombe sur le feu.

— Vous m’apporterez les bouteilles d’eau chaude dans la bibliothèque, Candide, lui dit Mme d’Artois, et s’il vous plait dire à Eusèbe de casser de la glace et d’en monter immédiatement au médecin.

Elle courut presque, à la bibliothèque ensuite, car elle voulait voir le journal dont l’entête avait été presque fatal à Magdalena.

Oui, le journal était encore là où il était tombé, et vite, Mme d’Artois s’en empara. S’approchant de la table à écrire, sur laquelle brûlait une lampe, elle jeta un coup d’œil sur la première page, à l’entête de laquelle elle lut :

« DÉCOUVERTE D’UNE AFFREUSE
ERREUR JUDICIAIRE.

Arcade Carlin, de G…, mort sur l’échafaud, il y a huit ans était innocent du crime dont il fut accusé.

Martin Corbot (dit l’boscot) confesse le double crime de vol et d’assassinat. Arrestation du meurtrier ».

L’article référant à ce terrible drame était de quatre colonnes complètes ; mais, inutile de le dire, Mme d’Artois n’avait pas le temps de le lire. D’ailleurs, elle crut vraiment qu’elle allait, elle aussi, s’évanouir. Elle comprenait si bien ce qu’avaient dû être les sentiments de la fille d’Arcade Carlin en lisant cet entête !

— Pauvre Magdalena ! Pauvre, pauvre enfant ! se disait Mme d’Artois, en pleurant. Combien elle va regretter… si elle vit… de n’avoir pas tout dit à son mari ! Sans doute, elle lui racontera tout maintenant, de crainte que les journaux, en parlant du drame d’il y a huit ans, ne mentionnent le nom de la fille d’Arcade Carlin… Magdalena… C’est un nom assez rare… Et puis, on dira qu’elle a été adoptée par Zenon Lassève… Ils sont si indiscrets les journaux !

Elle s’assit près de la table à écrire et elle éclata en sanglots.

— Et lui, M. de L’Aigle… comment prendra-t-il cette nouvelle ? Il est bien bon M. de L’Aigle ; il adore sa femme aussi… mais il est si… si… correct, si… si fier, si… si aristocrate, si… si hautain et froid ! Ô mon Dieu ! Est-ce que l’heure des épreuves aurait sonné pour la pauvre petite ? Est-ce que l’ombre de l’échafaud va se dresser, dorénavant, entre Magdalena et son mari ; son mari qu’elle aime si follement ? Je le crains… oui, je le crains !

Mais entendant, dans le corridor, le pas lourd de Candide, Mme d’Artois glissa le malencontreux journal dans sa poche de robe, se proposant de le lire aussitôt qu’elle en aurait la chance.

VI

CLAUDETTE

Toute cette nuit-là et toute la journée du lendemain, jusqu’à onze heures du soir, Magdalena resta dans le même état.

Mme d’Artois était seule auprès du lit de la malade, lorsque celle-ci revint à la connaissance de ce qui l’entourait.

— Madame d’Artois… murmura-t-elle.

— Magdalena ! s’écria Mme d’Artois, au comble de l’étonnement et de la joie, car le docteur Thyrol lui avait confié ses craintes, ce jour-là :

— Madame, avait-il dit, je crains fort que Mme de L’Aigle ne revienne plus jamais de cet évanouissement. Le pouls est très faible et l’action du cœur se fait à peine sentir…

— Mon Dieu ! s’était écriée Mme d’Artois. Sûrement ! Sûrement, docteur, vous allez pouvoir la sauver ?

— J’ai fait tout ce que j’ai pu, Madame ; Dieu fera le reste, avait répondu le médecin, d’un ton où perçait le découragement.

Mais revenons à Magdalena, au moment où elle venait d’ouvrir tes yeux.

— Où suis-je ? balbutia-t-elle.

— Dans votre chambre à coucher, ma chérie, où nous vous avons transportée, répondit Mme d’Artois.

— J’ai donc été malade ?

— Oui. Un peu, Magdalena. Rien de bien grave, vous savez, fit Mme d’Artois en essayant de sourire, afin de ne pas effrayer la jeune femme.

— Claude… murmura-t-elle en jetant un coup d’œil autour d’elle.

M. de L’Aigle… Je vais aller le chercher. Il m’a bien recommandé de l’en avertir, aussitôt que vous seriez mieux. Je vais avertir le médecin aussi car…

— Le médecin, dites-vous ? Vous avez fait venir le médecin ? J’ai donc été bien malade ?

— Je vais vous dire franchement ce qui en est, Magdalena : vous avez eu peur du vent, très peur, et vous vous êtes évanouie ; c’est