Page:Bourget - Le Disciple.djvu/323

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

porter sa chambre. Dans la rue, au lieu de cheminer de ce pas méthodique et qui révèle une machine nerveuse parfaitement équilibrée, il se pressait, il s’arrêtait, il gesticulait, comme disputant avec lui-même. Cet énervement se traduisait par des signes plus étranges encore. Mlle Trapenard avait raconté aux époux Carbonnet que son maître ne se couchait plus à présent avant des deux ou trois heures du matin :

— « Et ce n’est pas pour travailler, » insistait la brave fille, « car il marche… Il marche… La première fois, J’ai cru qu’il était malade. Je me suis levée pour lui demander s’il voulait quelque infusion… Lui toujours si poli, si doux, qu’on ne se douterait pas que c’est un homme instruit comme il est, il m’a renvoyée en vrai butor… »

— « Et moi qui l’ai vu l’autre jour, » répondait la mère Carbonnet, « comme je revenais d’une course, installé au café !… Je n’en croyais pas met yeux… Il était là, derrière les vitres, qui lisait un journal… Si je ne le connaissais pas, j’en aurais eu peur… Il aurait fallu la voir, cette figure, et ce front plissé, et cette bouche… »

— « Au café ?… » s’était écriée Mlle Trapenard. « Depuis seize années tantôt que je suis chez lui, je ne lui ai seulement pas vu ouvrir un journal une fois… »

— « Cet homme-là, » conclut le père Carbon-