Page:Bourget - Nouveaux Essais de psychologie contemporaine, 1886.djvu/125

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aussi. Mais le premier fait consister la poésie dans l’or et dans la pourpre, dans les déploiements de la vie luxueuse et magnifique, tandis que le second, uniquement tourné vers le monde intérieur, recherche cette même poésie dans le scrupule de la conscience, la subtilité du désir, la délicatesse de l’émotion. L’un et l’autre pourtant ont cette ressemblance : qu’ils chérissent la Beauté d’un amour égal, et qu’ils ont reçu le don de traduire cet amour avec des rythmes et des formes de phrase. C’est là, dans ce pouvoir d’exaltation devant le Beau, qu’on pourrait trouver la marque propre du poète. Tandis que la plupart des hommes laissent, avec l’habitude, s’abolir la fleur et le charme de la sensation, l’âme poétique, grâce à un mystère d’organisation intime, demeure invinciblement capable de frémir, comme au premier jour, devant la sublimité ou la douceur des choses : « Le propre du poète, a dit un psychologue célèbre, c’est d’être toujours jeune et éternellement vierge. » Jamais la vie ne lui arrive insipide et décolorée. Jamais il ne perd ce don, qui persiste si rarement après la vingtième année, de vibrer au contact des autres hommes et de la nature, avec ravissement ou avec souffrance ; et, même quand le cœur est