Page:Bourget - Nouveaux Essais de psychologie contemporaine, 1886.djvu/134

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tique. M. Leconte de Lisle, lui, s’empare de cette idée : toute religion fut vraie à son heure, — et voyez ce qu’elle devient pour son imagination de poète. Elle fut vraie... cela signifie qu’elle était une chose vivante, adaptée aux besoins d’âmes vivantes. L’historien traite aujourd’hui ces dogmes défunts comme le botaniste traite des fleurs séchées : une étiquette dans un herbier, une corolle pâlie, une tige vidée de sa sève, un cadavre, que reste-t-il de la plante parfumée ? Mais au souffle magique de la Muse, la fleur se ranime, ses pétales roidis s’assouplissent, ses feuilles palpitantes aspirent l’air bleu et la lumière du jour. L’œuvre de la mort s’abolit. Le poète aperçoit l’intérieur de ces âmes humaines où grandissait jadis, où frémissait le dogme aujourd’hui fané. Grâce à un mirage rétrospectif, qui est sa faculté propre, il ne se contente pas de penser que ces dogmes ont été vrais ; il les sent vrais, parce qu’il recrée en lui les états des sens et du cœur qui nécessitèrent ces éclosions de la foi religieuse. Ne dites pas que c’est là un simple archaïsme, car il se dégage, de ces dévotions d’autrefois la réponse à certaines exigences de l’être intime qui persistent en nous, dans cette créature à plusieurs personnalités que nous a façon-