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que l’on a réalisés. Le moyen d’en triompher successivement est de combiner son effort avec l’énergie accumulée que nous ont léguée nos devanciers.

Dans ses travaux politiques, M. Janet est, de son aveu même et intentionnellement, moraliste et philosophe en même temps qu’historien. Mais une autre veine s’était révélée chez lui dès sa première jeunesse, la veine littéraire proprement dite. Elle ne fut nullement tarie par la méditation philosophique. Toute sa vie M. Janet fut un grand liseur. Il aimait les livres de naissance. Sa promenade favorite étaient les quais, où il aimait à faire des trouvailles. Le soir, il lisait en famille. À la campagne, il passait chaque jour plusieurs heures à lire dans la solitude des bois. Il lisait tout d’abord par plaisir et sans but. Il relisait ses ouvrages favoris, ceux qui l’amusaient ou lui donnaient à réfléchir, sans tenir le moindre compte de la mode et de la vogue. Il était resté fidèle à Walter Scott, à Richardson, à Radcliffe. Il avait conservé sa passion pour le théâtre et la littérature dramatique. Il goûtait aussi particulièrement les romans anglais, et surtout il aimait les mémoires, les correspondances : Saint-Simon et Grimm étaient ses favoris. Tout lui était bon, en somme, sauf le contemporain, ennemi du calme qu’il venait chercher dans les bois.

Bien que, dans la lecture, il vit avant tout un délassement, il ne pouvait faire autrement que d’y apporter sa curiosité et sa finesse de psychologue ; et elle lui fournissait facilement la matière d’excellents ouvrages et articles, où une érudition aimable se doublait d’une connaissance très pénétrante des mouvements et des ressorts du cœur humain. Telles Les Lettres de Mme de Grignan (1888), dont il retrouve le contenu et les traits essentiels, avec autant de mesure que d’adresse, à travers les lettres de Mme de Sévigné ; les Passions et les caractères dans la littérature du xviie siècle (1888), analyse savante et ingénieuse des lois psychologiques que mettent en action, même sans y prendre garde, les écrivains contemporains de Descartes et de Malebranche : Fénelon (1892), qu’il a beaucoup lu et goûté, et en qui il défend une gloire nationale, vis-à-vis de la sévère critique des historiens actuels. Tels ces nombreux articles du Journal des Savants, qui traitent, non seulement de Descartes ou de Mill, mais de Mme de Maintenon, Pascal, La Rochefoucauld, Molière, Hardy, Retz, Castellion, Bossuet, Montesquieu, Prévost-Paradol, Lamartine, Rousseau, Houdar de Lamothe, c’est-à-dire de sujets expressément littéraires, études où il se montre maintes fois écrivain consommé. Quoi de plus ramassé et de plus souple, de plus savant et de plus naturel que ce résumé, complet en quelques lignes, de la vie de Mme de Maintenon : « Ce qui frappe le plus dans cette personne, c’est le contraste de la vie la plus singulière, la plus pleine de grandes et étranges aventures, avec l’esprit le plus correct, le plus régulier et le plus classique, s’il est permis de parler ainsi. C’est en quelque sorte une héroïne à la Boileau, encadrée dans un drame à la Shakespeare. Petite-fille d’un des plus grands huguenots du xvie siècle, fille d’un père indigne de ce nom, meurtrier et faux monnayeur, née dans une prison, baptisée catholique, élevée dans la religion protestante, redevenue catholique quelques années plus tard, emmenée dans les colonies où elle passe sa première enfance, ramenée en France par sa mère veuve, dans un tel état de misère qu’elles durent la subsistance à la charité d’un couvent, recueillie après la mort de sa mère par une tante qui l’employait à garder les dindons, sauvée de cette misère par le plus bizarre des mariages, épouse sans