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De sa petite enfance, il avait gardé principalement deux souvenirs : l’un, très agréable, celui de sa première expérience du spectacle au théâtre des marionnettes de Séraphin ; l’autre, très désagréable, celui de son entrée à l’école vers l’âge de six ans, il jugea tout de suite qu’il n’était pas fait pour cette vie de contrainte, de travail mécanique, de camaraderie forcée ; et il ne se trompait pas. Repassant dans la fin de sa vie ses années d’école et de collège, il écrit : « La vie en commun m’a toujours été odieuse. » À la réflexion pourtant, il se félicite d’y avoir été soumis. « Avec mon caractère timide et un peu renfermé, dit-il, je serais devenu insociable et solitaire, si je n’avais pas été forcé à vivre de la vie de l’éducation publique. » En réalité, il ne voulait donner son affection que librement. Mais il la donnait sans réserve à ceux qu’il en jugeait dignes. C’est ainsi qu’il noua, dès cette époque, avec un enfant intelligent et aimable, mais infirme, une amitié qui devait par la suite, résister à toutes les épreuves. Victor Mabille, raconte M. Janet, « avait le malheur d’être boiteux ; et cette infirmité, dans un caractère très entreprenant et très ambitieux, fut pour lui la source de grands chagrins. Elle fut probablement la cause qui nous lia. Il avait besoin d’un aide, d’un soutien : je devins son bâton. Il me donnait le bras. D’ailleurs, plein d’esprit, d’une figure distinguée et fine, même délicate, il avait probablement une séduction particulière. Bref, nous devînmes inséparables. » Leurs voies furent, par la suite, singulièrement divergentes, puisque le jeune Victor se trouva amené à organiser et diriger le bal Mabille qu’avait fondé son père. Mais c’était un honnête homme et un homme d’esprit : M. Janet lui demeura fidèle sans fausse honte. Et quand, après plus de trente ans, la maladie frappa l’intelligence de son ami, il entoura ses derniers instants de lucidité de cette même affection dont il avait réchauffé son enfance.

Son amitié avec Victor Mabille lui fut une compensation aux ennuis de l’école. Il continuait à s’y sentir dépaysé. Un jour, c’était un mardi, il eut une grande joie. Comme il allait entrer en récréation, on vint lui dire que sa bonne le demandait, et qu’il devait retourner à la maison. Or, ce jour était le 27 juillet 1830. Il changeait les destinées de la France. Il fut béni du jeune Paul Janet. Car, désormais, on ne lui parla plus d’école ni d’études. Pendant près de deux ans, il passa un temps bien heureux : un vaste appartement bien différent de l’ancien, de grands magasins où il pouvait courir, et rien à faire ! Sa sœur aînée, sortie de pension, essaya de lui donner quelques leçons. Vains efforts : ses dictées restaient épouvantables. En revanche, il avait l’amour de la lecture : il passait des journées, absorbé par une histoire, Paul et Virginie et Gil Blas le passionnaient.

Ce fut un grand chagrin, lorsqu’en avril 1832, il dut entrer en pension : surtout lorsque, son père étant mort cette année même, il se vit enfermé comme interne dans ce qui faisait l’effet d’une caserne ou d’une prison. Il sentit très distinctement qu’il ne pouvait se passer de la liberté et de la vie de famille. Il ne respirait qu’aux petites récréations que l’on allait prendre chaque jour au Luxembourg, dont on était voisin. Il eut aussi une consolation bien précieuse : ce fut l’amitié qu’il noua avec un camarade d’un grand cœur et d’une fine intelligence : le futur physicien et patriote Charles d’Almeida. Cette amitié si tendre et si solide fut une des joies de sa vie.

Il ne tarda pas à prendre goût aux études. La pension de Reusse, située rue de Vaugirard. 48, envoyait ses élèves au lycée Saint-Louis, Paul Janet y fut