Page:Brontë - Jane Eyre, II.djvu/100

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nés dans votre enfance. Je voulais vous bien posséder avant de me hasarder à une confidence : c’était lâche à moi ; j’aurais dû tout d’abord en appeler à votre noblesse, à votre générosité, comme je le fais maintenant ; vous raconter ma vie d’agonie, vous dire que j’avais faim et soif d’une existence plus noble et plus élevée, vous montrer non pas ma résolution (ce mot est trop faible), mais mon penchant irrésistible à aimer bien et fidèlement, puisque j’étais aimé fidèlement et bien. Alors je vous aurais demandé d’accepter ma promesse de fidélité et de me donner la vôtre ; Jane, faites-le maintenant. »

Il y eut un moment de silence.

« Pourquoi vous taisez-vous, Jane ? » me demanda-t-il.

Je subissais une rude épreuve ; une main de fer pesait sur moi. Moment terrible, plein de luttes, d’horreur et de souffrance ! Aucun être humain ne pouvait désirer d’être aimé plus que je ne l’étais ; celui qui m’aimait ainsi, je l’adorais, et il fallait renoncer à cette idole ; mon douloureux devoir était enfermé tout entier dans ce seul mot : se séparer !

« Jane, reprit M. Rochester, vous comprenez ce que je vous demande ; dites-moi seulement : « Je serai à vous ! »

— Monsieur Rochester, je ne serai pas à vous. »

Il y eut encore un long silence.

« Jane, reprit-il avec une douceur qui me brisa et me rendit froide comme la pierre, car sous cette voix tranquille je sentais les palpitations du lion ; Jane, avez-vous l’intention de me laisser prendre une route et de choisir l’autre ?

— Oui, monsieur.

— Jane, reprit-il en se penchant vers moi et en m’embrassant, le voulez-vous encore ?

— Oui, monsieur.

— Et maintenant ? continua-t-il en baisant doucement mon front et mes joues.

— Oui, monsieur ! m’écriai-je en me dégageant rapidement de son étreinte.

— Oh ! Jane, c’est cruel ! c’est mal ! Ce ne serait pas mal de m’aimer.

— Ce serait mal, monsieur, de vous obéir. »

Un regard sauvage souleva ses sourcils et sillonna son visage ; il se leva, mais se retint encore. J’appuyai ma main sur le dossier d’une chaise, pour me soutenir ; j’avais peur, mais ma résolution était prise.

« Un instant, Jane. Quand vous serez partie, jetez un regard sur ma triste vie ; tout le bonheur s’en ira avec vous. Que me