Page:Brontë - Jane Eyre, II.djvu/129

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Je gardai le silence pendant quelques minutes.

« Il ne faut pas me juger trop sévèrement, reprit-elle de nouveau.

— Je vous juge sévèrement, repris-je, et je vais vous dire pourquoi. Ce n’est pas tant parce que vous m’avez refusé un abri, et que vous m’avez traitée de menteuse, que parce que vous venez de me reprocher de n’avoir ni maison ni argent. On a vu les gens les plus vertueux du monde réduits à un dénûment aussi grand que le mien ; et si vous étiez chrétienne, vous ne regarderiez pas la pauvreté comme un crime.

— C’est vrai, répondit-elle ; M. Saint-John me le dit aussi. Je vois que je m’étais trompée, mais maintenant j’ai une tout autre opinion de vous, car vous avez l’air d’une jeune fille propre et convenable.

— Cela suffit, je vous pardonne à présent ; donnez-moi une poignée de main. »

Elle mit sa main rude et enfarinée dans la mienne ; un sourire bienveillant illumina son visage, et, à partir de ce moment, nous fûmes amies.

Anna aimait évidemment à parler. Pendant que j’épluchais les fruits et qu’elle-même faisait la pâte de la tourte, elle se mit à me donner une infinité de détails sur son ancien maître, sa maîtresse et les enfants ; c’est ainsi qu’elle appelait les jeunes gens.

« Le vieux M. Rivers, me dit-elle, était un homme simple, et pourtant aucune famille ne remonte plus haut que la sienne ; Marsh-End a toujours appartenu aux Rivers (et elle affirmait qu’il y avait au moins deux cents ans que la maison était bâtie). Elle doit paraître bien humble et bien triste, continua la servante, comparée au grand château de M. Olivier, dans la vallée de Morton. Mais je me rappelle le père de M. Olivier, ouvrier et travaillant dans la fabrique d’aiguilles, tandis que la famille de M. Rivers est de vieille noblesse. Elle remonte jusqu’au temps des Henri, comme on peut bien le voir dans les registres de l’église ; et pourtant, mon maître était comme les autres, rien ne le distinguait des paysans : il était chaussé de gros souliers, s’occupait de ses fermes, et ainsi de suite. Quant à ma maîtresse, c’était différent : elle aimait à lire et à étudier, et ses enfants ont suivi son exemple. Il n’y a jamais eu, et il n’y a encore personne comme eux dans ce pays. Tous trois ont aimé l’étude presque du moment où ils ont su parler, et ils ont toujours été d’une pâte à part. Quand M. John fut grand, on l’envoya au collége pour en faire un ministre. Les jeunes filles, aussitôt qu’elles eurent