Page:Brontë - Jane Eyre, II.djvu/13

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— Oh ! sans doute. Vous avez vu mes filles, n’est-ce pas ?

— Oui.

— Eh bien, dites-leur que je désire vous voir rester jusqu’à ce que je vous aie dit quelque chose qui me pèse ; aujourd’hui il est trop tard ; d’ailleurs, je ne me rappelle plus bien ce que c’est… »

Elle était très agitée ; elle voulut ramener les couvertures sur elle ; mais elle ne le put pas, parce que mon bras était appuyé sur un des coins du couvre-pieds ; aussitôt elle se fâcha :

« Levez-vous ! dit-elle ; vous m’ennuyez à tenir ainsi les couvertures. Êtes-vous Jane Eyre ? J’ai eu avec cette enfant plus d’ennuis qu’on ne pourrait le croire. Quel fardeau ! Que de troubles elle m’a causés chaque jour avec son caractère incompréhensible, ses colères subites, son continuel examen de tous vos mouvements ! Un jour elle m’a parlé comme une folle ou plutôt comme un démon ; jamais enfant n’a parlé ni regardé comme elle ; j’ai été bien heureuse lorsqu’elle a quitté la maison. Qu’ont-ils fait d’elle à Lowood ? La fièvre y a éclaté ; beaucoup d’élèves sont mortes, mais pas elle, et pourtant j’ai dit qu’elle était morte ; je le souhaitais tant !

— Étrange désir, madame Reed ! Pourquoi la haïssiez-vous ?

— J’ai toujours détesté sa mère ; elle était la sœur unique de mon mari qui l’aimait tendrement ; il se mit en opposition avec sa famille quand celle-ci voulut renier la mère de Jane à cause de son mariage, et lorsqu’il apprit sa mort, il pleura amèrement. Il envoya chercher l’enfant, bien que je lui conseillasse de la mettre plutôt en nourrice et de payer pour son entretien ; dès le premier jour où j’aperçus cette petite créature chétive et pleureuse, je la détestai ; elle se plaignait toute la nuit dans son berceau ; au lieu de crier franchement comme les autres enfants, on ne l’entendait jamais que sangloter et gémir. M. Reed avait pitié d’elle ; il la soignait et la berçait comme ses propres enfants, et même jamais il ne s’était autant occupé d’eux dans leur première enfance ; il essaya de rendre mes enfants affectueux envers la petite mendiante ; les pauvres petits ne purent pas la supporter. M. Reed se fâchait contre eux lorsqu’ils montraient leur peu de sympathie pour Jane ; dans sa dernière maladie, il voulut avoir l’enfant constamment près de lui, et, une heure avant sa mort, il me fit jurer de la garder avec moi. J’aurais autant aimé être chargée de la fille d’un ouvrier des manufactures. Mais M. Reed était faible, très faible ; John ne ressemble pas à son père, et j’en suis heureuse ; il me ressemble, et à mes frères aussi ; c’est un vrai Gibson. Oh ! je voudrais qu’il cessât