Page:Brontë - Jane Eyre, II.djvu/146

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mutuellement. Quelques-unes ont de mauvaises manières, sont rudes et intraitables autant qu’ignorantes ; d’autres, au contraire, sont dociles, ont le désir d’apprendre et annoncent des dispositions qui me plaisent. Je ne dois pas oublier que ces petites paysannes, grossièrement vêtues, sont de chair et de sang aussi bien que les descendants des familles les plus nobles, et que les germes de la perfection, de la pureté, de l’intelligence, des bons sentiments, existent dans leurs cœurs comme dans le cœur des autres. Mon devoir est de développer ces germes ; certainement je trouverai un peu de bonheur dans cette tâche. Je n’espérais pas beaucoup de jouissance dans l’existence qui allait commencer pour moi, et pourtant je me disais qu’en y accoutumant mon esprit, en exerçant mes forces comme je le devais, cette vie deviendrait acceptable.

Avais-je été bien gaie, bien joyeuse, bien calme pendant la matinée et l’après-midi passées dans cette école humble et nue ? Pour ne pas me tromper moi-même, je suis obligée de répondre non. Je me sentais désespérée ; folle que j’étais, je me trouvais humiliée ; je me demandais si, en acceptant cette position, je ne m’étais pas abaissée dans la balance de l’existence sociale, au lieu de m’élever. J’étais lâchement dégoûtée par l’ignorance, la pauvreté et la rudesse de tout ce que je voyais et de tout ce qui m’entourait. Mais je ne dois pas non plus me haïr et me mépriser trop pour avoir éprouvé ce sentiment. Je sais que j’ai eu tort : c’est déjà un grand pas de fait ; je ferai des efforts pour me vaincre moi-même ; j’espère y parvenir en partie demain. Dans quelques semaines, j’aurai peut-être atteint complètement mon but, et, dans quelques mois, il est possible que le bonheur de voir mes élèves progresser vers le bien change mes dégoûts en joie.

« Du reste, me dis-je, serait-il donc mieux d’avoir succombé à la tentation, écouté la passion, de m’être laissé prendre dans un filet de soie, au lieu de lutter douloureusement, de m’être étendue sur les fleurs qui recouvraient le piège pour me réveiller dans un pays du Sud, au milieu du luxe et des plaisirs d’une villa ; de vivre maintenant en France, maîtresse de M. Rochester, enivrée de son amour, car il m’aurait bien aimée pendant quelque temps ? Oh ! oui, il m’aimait ! Personne ne m’aimera plus jamais comme lui ; je ne connaîtrai plus jamais les doux hommages rendus à la beauté, à la jeunesse et à la grâce ; car jamais aux yeux de personne je ne semblerai posséder ces charmes. Il m’aimait, et il était orgueilleux de moi ; et jamais aucun autre homme ne pourra l’être. Mais que dis-je ? Pourquoi laisser mon