Page:Brontë - Jane Eyre, II.djvu/152

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« Ce pauvre Carlo m’aime, dit-elle ; il ne s’éloigne pas de ses amis, lui ; il n’est pas sombre, près d’eux, et s’il pouvait parler, il ne garderait pas le silence. »

Pendant qu’elle caressait la tête du chien, en se penchant avec une grâce naturelle devant le maître jeune et austère de l’animal, je vis la figure de M. Rivers s’enflammer, je vis ses yeux sévères s’adoucir tout à coup, et briller comme dominés par une force irrésistible. Ainsi animé, il était presque aussi beau qu’elle ; sa poitrine se souleva une fois ; son grand cœur, fatigué d’une contrainte despotique, sembla vouloir s’épandre en dépit de toute volonté, et fit un vigoureux effort pour obtenir sa liberté : mais Saint-John le dompta, comme un cavalier résolu dompte un cheval fougueux ; il ne répondit ni par une parole ni par un mouvement à la gentille avance faite par la jeune fille.

« Mon père se plaint de ce que vous ne venez plus jamais nous voir, dit Mlle Oliver en levant les yeux ; vous êtes comme étranger à Vale-Hall. Le soir, mon père est seul ; il ne se porte pas très bien ; voulez-vous venir avec moi pour le voir ?

— L’heure n’est pas favorable pour déranger M. Oliver, répondit Saint-John.

— Pas favorable ! mais si, au contraire ; c’est l’heure où papa a le plus besoin de compagnie ; les travaux sont terminés et il n’a plus rien qui l’occupe. Venez, monsieur Rivers ; pourquoi êtes-vous si sauvage et si triste ? » Et, voyant que Saint-John persistait dans son silence, elle reprit : « Oh ! j’avais oublié, dit-elle en secouant sa belle tête bouclée et en paraissant fâchée contre elle ; je suis si folle et si légère ! Excusez-moi. J’avais tout à fait oublié que vous avez une bien bonne raison pour ne pas désirer répondre à mon bavardage ; Diana et Marie vous ont quitté aujourd’hui, Moor-House est fermé et vous êtes seul. Je vous assure que je vous plains ; venez voir papa.

— Pas ce soir, mademoiselle Rosamonde, pas ce soir. »

M. Saint-John partait comme un automate ; lui seul savait combien ce refus lui coûtait d’efforts.

« Eh bien, puisque vous êtes si entêté, je vais vous quitter ; car je n’ose pas rester plus longtemps ; la rosée commence à tomber. Bonsoir. »

Elle lui tendit la main ; il la toucha à peine.

« Bonsoir, » répéta-t-il d’une voix basse et sourde comme un écho.

Elle partit, mais revint au bout d’un instant.

« Êtes-vous bien portant ? » demanda-t-elle.