Page:Brontë - Jane Eyre, II.djvu/16

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la grande conquête qu’elle avait faite. Dans l’après-midi et la soirée j’en appris encore davantage : elle me rapporta quelques douces conversations, quelques scènes sentimentales ; enfin elle improvisa pour moi en ce jour tout un roman de la vie élégante. Ses communications se renouvelaient et roulaient toujours sur le même thème : elle, ses amours et ses chagrins ; pas une seule fois elle ne parla de la maladie de sa mère, de la mort de son frère ou du triste avenir de la famille ; elle semblait tout absorbée par le souvenir de son joyeux passé et par ses aspirations vers de nouveaux plaisirs : c’est tout au plus si elle passait cinq minutes chaque jour dans la chambre de sa mère malade.

Éliza continuait à peu parler ; évidemment elle n’avait pas le temps de causer ; je n’ai jamais vu personne aussi occupé qu’elle semblait l’être, et pourtant il était difficile de dire ce qu’elle faisait, ou du moins de voir les résultats de son activité. Elle se levait toujours très tôt, et je ne sais à quoi elle employait son temps avant le déjeuner ; mais après, elle le divisait en portions régulières, et chaque heure différente amenait un travail différent. Trois fois par jour elle étudiait un petit volume : en l’examinant, je reconnus que c’était un livre de prières catholiques. Un jour, je lui demandai quel attrait elle pouvait trouver dans ce livre ; elle me répondit ces seuls mots : « La rubrique. » Elle passait trois heures par jour à broder avec un fil d’or un morceau de drap rouge presque de la grandeur d’un tapis ; en réponse à mes questions sur ce sujet, elle m’apprit que cet ouvrage était destiné à recouvrir l’autel d’une église nouvellement bâtie près de Gateshead. Elle consacrait deux heures à son journal, deux autres à travailler seule dans le jardin de la cuisine, et une à régler ses comptes. Elle paraissait n’avoir besoin ni de conversation ni de société ; je crois qu’elle était heureuse à sa manière ; la routine lui suffisait, et elle était vivement contrariée lorsqu’un accident quelconque la forçait à rompre son invariable régularité.

Un soir, plus communicative qu’à l’ordinaire, elle me dit avoir été profondément affligée par la conduite de John et la ruine qui menaçait sa famille ; mais elle ajouta que maintenant sa résolution était prise, qu’elle avait mis sa fortune à l’abri ; après la mort de sa mère (et elle remarquait en passant que la malade ne pouvait pas recouvrer la santé, ni même traîner longtemps), après la mort de sa mère donc, elle devait mettre à exécution un projet dès longtemps chéri : elle devait chercher un refuge où rien ne troublerait la ponctualité de ses habitudes,