Page:Brontë - Jane Eyre, II.djvu/171

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Il toucha le loquet de la porte, une pensée subite me vint.

« Arrêtez une minute ! m’écriai-je.

— Eh bien ?

— Je voudrais savoir pourquoi M. Briggs vous a écrit pour apprendre des détails sur moi ; comment il vous connaît, et ce qui a pu lui faire penser que, dans un pays écarté comme celui-ci, vous pourriez l’aider à me découvrir…

— Oh ! me dit-il, c’est que je suis ministre, et les ministres sont souvent consultés dans les cas embarrassants. »

Il tourna de nouveau le loquet.

« Non, cela ne me satisfait pas ! m’écriai-je.

En effet, sa réponse était à la fois si vague et si prompte, que ma curiosité, au lieu d’être satisfaite, n’en fut que piquée davantage.

« Il y a quelque chose d’étrange là-dedans, ajoutai-je, et je veux tout savoir.

— Une autre fois.

— Non, ce soir, ce soir même ! »

Et comme il s’éloigna un peu de la porte, je me plaçai entre elle et lui. Il semblait embarrassé.

« Certainement, repris-je, vous ne partirez pas avant de m’avoir tout dit.

— Je préférerais que ce fût une autre fois.

— Non, il le faut !

— J’aimerais mieux que vous apprissiez tout cela par Diana ou par Marie. »

Ces objections ne faisaient qu’accroître mon ardeur ; je voulais être satisfaite, et tout de suite ; je le lui dis.

« Mais, reprit-il, je vous ai dit que je suis un homme dur et difficile à persuader.

— Et moi, je suis une femme dure, dont il est impossible de se débarrasser.

— Je suis froid, continua-t-il, la fièvre ne saurait me gagner.

— Je suis ardente, et le feu fond la glace. La flamme du foyer a fait sortir toute la neige de votre manteau ; l’eau en a profité pour couler sur le sol, qui maintenant ressemble à une rue inondée… Monsieur Rivers, si vous voulez que je vous pardonne jamais le crime d’avoir souillé le sable de ma cuisine, dites-moi ce que je désire savoir…

— Eh bien ! dit-il, je cède, non pas à cause de votre ardeur, mais à cause de votre persévérance, de même que la pierre cède sous le poids de la goutte d’eau qui tombe sans cesse ; d’ailleurs il faudra toujours que vous le sachiez : autant maintenant que plus tard. Vous vous appelez Jane Eyre ?