Page:Brontë - Jane Eyre, II.djvu/35

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on ne m’a pas éloignée de ce qui est beau, fort et élevé ; j’ai vécu face à face avec ce que je révère et ce qui me réjouit ; j’ai causé avec un esprit original, vigoureux et étendu ; je vous ai connu, monsieur Rochester ; et je suis frappée de terreur et d’angoisse en pensant qu’il faut m’éloigner de vous pour toujours ; je vois la nécessité du départ, et c’est comme si je me voyais forcée de mourir.

— Où voyez-vous la nécessité de partir ? demanda-t-il tout à coup.

— Où ? ne me l’avez-vous pas vous-même montrée, monsieur ?

— Et sous quelle forme ?

— Sous la forme de Mlle Ingram, une jeune fille belle et noble, votre fiancée.

— Ma fiancée ! Quelle fiancée ? Je n’ai pas de fiancée.

— Mais vous en aurez une.

— Oui, j’en aurai une, dit-il en serrant les dents.

— Alors, il faut que je parte ; vous l’avez dit vous-même.

— Non, il faut que vous restiez ; je le jure, et je garderai mon serment !

— Je vous dis qu’il me faut partir, répondis-je, excitée par quelque chose qui ressemblait à la passion. Croyez-vous que je puisse rester en n’étant rien pour vous ? croyez-vous que je sois une automate, une machine qui ne sent rien ? croyez-vous que je souffrirais de me voir mon morceau de pain arraché de mes lèvres et ma goutte d’eau vive jetée de ma coupe ? croyez-vous que, parce que je suis pauvre, obscure, laide et petite, je n’aie ni âme ni cœur ? Et si Dieu m’avait faite belle et riche, j’aurais rendu la séparation aussi rude pour vous qu’elle l’est aujourd’hui pour moi ! Ce n’est plus la convention, la coutume, ni même la chair mortelle qui vous parle ; c’est mon esprit qui s’adresse à votre esprit, comme si tous deux, après avoir passé par la tombe, nous étions aux pieds de Dieu dans notre véritable égalité !

— Oui, dans notre véritable égalité, » répéta M. Rochester ; puis il ajouta, en me serrant dans ses bras et en pressant ses lèvres contre les miennes : « Et, puisque nous sommes égaux, c’est ainsi que nous serons aux pieds de Dieu.

— Oui, monsieur, répondis-je. Et pourtant non ; non, car vous êtes marié, ou du moins sur le point de l’être, et à une femme qui vous est inférieure, pour laquelle vous n’avez pas de sympathie, que vous n’aimez pas réellement, car je vous ai entendu rire d’elle ! Moi, je mépriserais une pareille union ainsi, je suis meilleure que vous. Laissez-moi partir.