Page:Brontë - Jane Eyre, II.djvu/43

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que, comme amie et comme compagne, je ne serai jamais tout à fait déplaisante aux yeux de mon cher maître.

— Ne plus vous aimer, puis vous aimer encore ! moi je sais que je vous aimerai toujours, et je vous forcerai à confesser que ce n’est pas seulement de l’affection, mais de l’amour, et un amour véritable, fervent et sûr.

— Vous êtes capricieux.

— Pour les femmes qui ne me plaisent que par leur visage je suis pire que le diable, quand je découvre qu’elles n’ont ni âme ni cœur, quand je les vois basses, triviales, peut-être imbéciles, dures et méchantes ; mais pour un œil pur, une langue éloquente, une âme de feu, un caractère qui peut se plier sans se briser, à la fois souple et fort, maniable et résistant, je suis toujours fidèle et aimant.

— Avez-vous jamais rencontré une telle nature, monsieur ? avez-vous jamais aimé une telle femme ?

— Je l’aime maintenant.

— Quant à moi, je n’atteindrai jamais à cet idéal, même sur un seul point.

— Je n’ai point rencontré de femmes qui vous ressemblassent, Jane ; vous me plaisez et vous me dominez ; vous semblez vous soumettre, et j’aime votre manière de plier. Quand je retourne sous mes doigts un écheveau de soie, je sens dans mes bras un tressaillement qui continue jusque dans mon cœur ; eh bien, de même je me sens gagné par vous, et votre influence est plus douce que je ne puis le dire ; cette défaite me donne plus de joie que n’importe quel triomphe ! Pourquoi souriez-vous, Jane ? que signifie cet air inexplicable ?

— Je pensais, monsieur (excusez-moi, mon idée était involontaire), je pensais à Hercule et à Samson, près de celles qui les avaient charmés.

— Et vous, petite fée, vous étiez…

— Silence, monsieur ! Il n’y a pas plus de sagesse dans vos paroles que de raison dans les actes de ceux dont je vous parlais tout à l’heure ; mais il est probable que, s’ils avaient été mariés, la sévérité du mari aurait expié la douceur de l’amant, et c’est ce que je crains en vous ; je voudrais savoir ce que vous me répondrez dans un an, si je vous demande une faveur qu’il ne vous plaira pas de m’accorder.

— Demandez-moi quelque chose maintenant, Jane, la moindre chose ; je désire être prié.

— Je le veux bien, monsieur ; ma pétition est toute prête.

— Parlez ; mais si vous me regardez, et si vous me regardez