Page:Brontë - Jane Eyre, II.djvu/6

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


Je lui dis que je n’avais pas de monnaie.

« Je n’ai pas besoin de monnaie ; prenez, ce sont vos gages. »

Je refusai d’accepter plus qu’il ne m’était dû. Il voulut d’abord m’y forcer ; puis tout à coup, comme se rappelant quelque chose, il me dit :

« Vous avez raison : il vaut mieux que je ne vous donne pas tout maintenant. Si vous aviez cinquante livres, vous pourriez bien rester six mois ; mais en voilà dix. Est-ce assez ?

— Oui, monsieur, mais vous m’en devez encore cinq.

— Alors, revenez les chercher ; je suis votre banquier pour quarante livres.

— Monsieur Rochester, je voudrais vous parler encore d’une autre chose importante, puisque je le puis maintenant.

— Et quelle est cette chose ? je suis curieux de l’apprendre.

— Vous m’avez presque dit, monsieur, que vous alliez bientôt vous marier.

— Oui. Eh bien ! après ?

— Dans ce cas, monsieur, il faudra qu’Adèle aille en pension ; je suis convaincue que vous en sentirez vous-même la nécessité.

— Pour l’éloigner du chemin de ma femme, qui, sans cela, pourrait marcher trop impérieusement sur elle. Sans doute, vous avez raison, il faudra mettre Adèle en pension, et vous, vous irez tout droit… au diable !

— J’espère que non, monsieur ; mais il faudra que je cherche une autre place.

— Oui, » s’écria-t-il d’une voix sifflante et en contorsionnant les traits de son visage d’une manière à la fois fantastique et comique. Il me regarda quelques minutes. « Et vous demanderez à la vieille Mme Reed ou à ses filles de vous chercher une place, je suppose ?

— Non, monsieur ; mes rapports avec ma tante et mes cousines ne sont pas tels que je puisse leur demander un service. Je me ferai annoncer dans un journal.

— Oui, oui ; vous monterez au haut d’une pyramide ; vous vous ferez annoncer, sans vous inquiéter du danger que vous courez en agissant ainsi, murmura-t-il. Je voudrais ne vous avoir donné qu’un louis au lieu de dix livres. Rendez-moi neuf livres, Jane, j’en ai besoin.

— Et moi aussi, monsieur, répondis-je en cachant ma bourse, je ne pourrais pas un instant me passer de cet argent.

— Petite avare, dit-il, qui refusez de me rien prêter ! Eh bien, rendez-moi cinq livres seulement, Jane.