Page:Brontë - Jane Eyre, II.djvu/66

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m’assis sur le mur et j’apaisai l’enfant sur mon sein. Je vous vis tourner un angle de la route, je me penchai pour vous voir encore ; le mur éboula un peu ; je fus effrayée, l’enfant glissa de mes genoux, je perdis l’équilibre, je tombai et je m’éveillai.

— Maintenant, Jane, est-ce tout ?

— C’est toute la préface, monsieur ; l’histoire va venir. Lorsque je m’éveillai, un rayon passa devant mes yeux. « Oh ! voilà le jour qui commence, » pensai-je ; mais je m’étais trompée : c’était la lumière d’une chandelle. Je supposai que Sophie était entrée ; il y avait une bougie sur la table de toilette, et la porte du petit cabinet où, avant de me coucher, j’avais suspendu ma robe de mariée et mon voile, était ouverte. J’entendis du bruit ; je demandai aussitôt : « Sophie, que faites-vous là ? » Personne ne répondit ; mais quelqu’un sortit du cabinet, prit la chandelle et examina les vêtements suspendus au portemanteau. « Sophie, Sophie ! » m’écriai-je de nouveau, et tout demeura silencieux. Je m’étais levée sur mon lit, et je me penchais en avant ; je fus d’abord étonnée, puis tout à fait égarée. Mon sang se glaça dans mes veines. Monsieur Rochester, ce n’était ni Sophie, ni Leah, ni Mme Fairfax ; ce n’était même pas, j’en suis bien sûre, cette étrange femme que vous avez ici, Grace Poole.

— Il fallait bien que ce fût l’une d’elles, interrompit mon maître.

— Non, monsieur, je vous assure que non ; jamais je n’avais vu dans l’enceinte de Thornfield celle qui était devant moi. La taille, les contours, tout était nouveau pour moi.

— Faites-moi son portrait, Jane.

— Elle m’a paru grande et forte ; ses cheveux noirs et épais pendaient sur son dos. Je ne sais quel vêtement elle portait : il était blanc et droit ; mais je ne puis vous dire si c’était une robe, un drap, ou un linceul.

— Avez-vous vu sa figure ?

— Pas dans le premier moment ; mais bientôt elle décrocha mon voile, le souleva, le regarda longtemps et, le jetant sur sa tête, se tourna vers une glace ; alors je vis parfaitement son visage et ses traits dans le miroir.

— Et comment étaient-ils ?

— Ils me parurent effrayants ; oh ! monsieur, jamais je n’ai vu une figure semblable : son visage était sauvage et flétri ; je voudrais pouvoir oublier ces yeux injectés qui roulaient dans leur orbite et ces traits noirs et gonflés.

— Les fantômes sont généralement pâles, Jane.