Page:Brontë - Jane Eyre, II.djvu/80

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


l’avais cru. Je ne voulais pas le déclarer vicieux, je ne voulais pas dire qu’il m’avait trompée ; cependant il n’était plus pour moi cet homme d’une irréprochable sincérité que j’avais connu jadis. Il fallait le quitter, je le voyais bien ; mais quand ? comment ? et pour aller où ? Je ne le savais pas encore ; et pourtant j’étais certaine que lui-même me chasserait de Thornfield ; il me semblait qu’il ne pouvait pas m’aimer d’une véritable affection ; il n’avait eu qu’une passion passagère, et il n’avait plus besoin de moi, puisqu’il ne pouvait pas la satisfaire : je craignais même de le rencontrer, car je croyais qu’il devait me détester. Oh ! combien j’avais été aveugle et faible dans ma conduite !

Ma vue se voila ; je crus que l’obscurité se répandait autour de moi ; mes pensées devenaient confuses. Il me sembla qu’impuissante et abandonnée, je m’étais couchée sur le lit desséché d’une rivière ; j’entendais le bruit de l’eau qui se précipitait des montagnes lointaines ; je sentais le torrent avancer ; je n’avais pas la volonté de me lever ni la force de me sauver ; j’étais étendue, faible et désirant la mort. Une seule idée s’agitait encore en moi : la pensée de Dieu. Elle me fit concevoir une prière ; les mots suivants erraient dans mon esprit obscurci, mais je n’avais pas la force de les prononcer : « Mon Dieu ! ne vous éloignez pas de moi, car le danger est proche et personne ne peut venir à mon secours. »

En effet, le danger était proche, et comme je n’avais rien demandé au ciel pour l’éloigner, comme je n’avais ni plié les genoux, ni joint les mains, ni remué les lèvres, il arriva. Le torrent monta sur moi en vagues lourdes et pleines. On eût dit que ma vie abandonnée, mon amour perdu, mes espérances brisées, ma foi détruite, toutes mes douleurs enfin, s’étaient réunis dans ce flot puissant. Je ne puis pas décrire cette heure amère ; mon âme était inondée, j’enfonçais de plus en plus dans une eau bourbeuse ; je ne pouvais pas me tenir debout, le flot m’envahissait.




CHAPITRE XXVII.


Dans le courant de l’après-midi, je relevai la tête, et, regardant autour de moi, je vis sur la muraille le reflet du soleil couchant. Je me demandai : « Que dois-je faire ? »

Une voix intérieure me répondit : « Il faut quitter Thornfield. »