Page:Brontë - Jane Eyre, II.djvu/94

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mais elle n’a jamais pu savoir rien de précis. Après tout, Grace a été discrète ; mais, malheureusement, plusieurs fois sa vigilance a fait défaut, à cause d’un vice dont rien ne peut la corriger et qui résulte probablement de son rude métier. La folle est à la fois malfaisante et rusée ; elle n’a jamais manqué de profiter des fautes de sa gardienne, une fois pour se saisir du couteau avec lequel elle a frappé son frère, deux fois pour prendre la clef de sa chambre : la première, elle a essayé de me brûler dans mon lit ; la seconde, elle est venue vous visiter. Je remercie Dieu d’avoir veillé sur vous et d’avoir permis que la rage de Berthe s’assouvît sur votre voile, qui probablement lui rappelait vaguement le souvenir de son mariage. Je frémis en pensant à ce qui aurait pu arriver ; mon sang se glace dans mes veines quand je songe que cette créature, qui s’est jetée sur moi ce matin, aurait pu se cramponner au cou de ma bien-aimée.

— Et qu’avez-vous fait, monsieur, demandai-je en le voyant s’interrompre, qu’avez-vous fait, après avoir installé votre femme ici ? Où êtes-vous allé ?

— Ce que j’ai fait, Jane ? je me suis transformé en un feu follet. Où je suis allé ? j’ai entrepris des voyages semblables à ceux du Juif Errant. Je visitai tout le continent ; mon désir et mon but étaient de trouver une femme bonne, intelligente, digne d’être aimée, et qui fût opposée à celle que je laissais à Thornfield.

— Mais vous ne pouviez pas vous marier, monsieur.

— J’étais décidé à le faire ; j’étais convaincu que je le pouvais et que je le devais. Mon intention n’était pas de tromper comme je l’ai fait ; je voulais raconter mon passé et faire mes propositions ouvertement. Il me semblait évident que tout le monde me considérerait comme libre d’aimer et d’être aimé, et je n’ai pas douté un seul instant que je trouverais une femme capable de me comprendre et de m’accepter, malgré la malédiction qui pesait sur moi.

— Eh bien, monsieur ?

— Quand vous questionnez, Jane, vous me faites toujours sourire ; vous ouvrez vos yeux comme un oiseau inquiet, et, de temps en temps, vous vous agitez brusquement ; on dirait que les réponses n’arrivent pas assez promptement pour vous et que vous voudriez lire dans le cœur même. Mais, avant que je continue, apprenez-moi ce que vous voulez dire par votre : « Eh bien, monsieur ? » Vous répétez souvent cette petite phrase, et, je ne sais trop pourquoi, elle m’entraîne dans des discours sans fin.