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VOYAGES.

mes et des étouffements, cela crée du moins une diversion. Manger chaud est un besoin impérieux de la nature ; voir la vapeur s’élever d’un plat, c’est sentir des vapeurs de soulagement monter du fond de l’âme ; et quand on s’est bourré pendant quarante-huit heures de saucisson et de galettes, il est impossible d’y résister plus longtemps, et l’homme s’incline devant le rosbif qui fume. Juste ciel ! quand je pense à ces restaurants meurtriers, j’éprouve encore des frémissements et des spasmes stomachiques. Vingt minutes seulement pour manger à contre-cœur et pas une minute pour prendre le plus léger exercice, et cela dure huit jours ! Pour suppléer au besoin de mouvement, on engloutit à la hâte deux ou trois tasses de café ; ensuite on remonte dans le train pour entendre encore cet infernal bruit des chars roulant sur la voie, bruit que rien n’apaise, ni ne diminue ni n’arrête. Il n’y a pas de remède ni d’issue possible, il faut continuer sa route. On est brisé, énervé au point que tout devient insupportable ; la tête est en feu, l’estomac en colère ; on sent mugir en soi une irritation qui s’augmente encore de son impuissance, qui grandit, grandit toujours à chaque pas qu’on fait sur cette implacable route dont le terme semble fuir sans cesse ; alors, on regarde autour de soi, éperdu, effaré par les premières atteintes du découragement. On est captif, on est lié, il faut suivre le train. S’arrêter où ? et pourquoi s’arrêter ? Qu’y a-t-il autour de soi ? La plaine s’étend sous le regard avide et l’on ne saurait y trouver nulle part un foyer où reposer sa fatigue et consoler son ennui. Tout vous est refusé, et chaque pas que vous faites est un surcroît de souffrance ; incessamment le désert apporte un ennui qui s’ajoute encore à l’ennui des premiers jours ; l’abandon s’appesantit en quelque sorte autour de soi ; il devient