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VOYAGES

superbes élans des montagnes qui cherchent à atteindre, chacune, le plus haut point possible de l’espace : avec elles s’élève l’âme des voyageurs enfin affranchie de la pesante étreinte du désert ; le transport de la nature se communique à tout ce qui respire, et en la voyant si glorieuse et si fière de s’exercer dans toute sa puissance, on se sent soi-même renaître et grandir sur les ailes infinies de l’imagination.

Oh ! quel spectacle et quel enchantement ! Ici vous tournez quelque cap gigantesque qui se dresse au-dessus d’un abîme de quinze à dix-huit cents pieds ; à peine y a-t-il la largeur de la voie ferrée ; le train passe lentement, mesurément, un rien suffirait pour le précipiter dans l’abîme entr’ouvert ; le regard du voyageur, à la fois épouvanté et charmé, contemple avec ravissement et se détourne avec terreur ; c’est que cet abîme est à la fois terrible et délicieux. Dans cette horreur béante la nature a enfoui, comme dans un refuge, ses plus brillants trésors ; elle l’a recouverte d’un tapis de feuillages dorés et de fleurs ; on dirait une couche du paradis glissant aux sombres entrailles de la terre. Les vallées et les gorges des Sierras ont une grandeur magique et en même temps puérile, quelque chose de nouvellement éclos, frais, riant et formidable à la fois ; que dire en effet de ces immenses précipices qui n’ont rien de farouche que leur profondeur, et qui de tous côtés envoient au regard les mille rayons de leurs jardins, de leur parterres émaillés ? Sur les flancs et jusqu’au fond des abîmes on peut voir de jolis petits villages de dix, quinze ou vingt feux, d’où les habitants gravissent jusqu’aux plateaux à travers des sentiers bordés de plantes et d’arbustes aux feuillages de toutes les nuances ; on y voit aussi des rivières coulant au milieu d’in-