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VOYAGES

d’autres farces à faire que celle-là, et le sort aurait pu attendre un autre moment pour me jouer un pareil tour. Néanmoins, j’avais dix dollars dans ma poche et je pouvais faire figure avec cela pendant quarante heures au moins ; je pourrais dans tous les cas au moins payer mes cigares et mes verres et ne pas renouveler vingt fois par jour les mêmes petites humiliations ; j’aurais une physionomie tout comme un autre homme, des joues que la honte ne ferait plus rougir à chaque instant et des yeux qui oseraient en regarder d’autres.

La première chose à laquelle je pensai fut d’aller retirer ma montre. Comme je la tins longtemps sur mon cœur, bien serrée, bien close dans cette petite poche de gilet où, depuis tant d’années, elle en avait senti chaque battement ! il me semble que lorsqu’elle y rentra de nouveau, après cinq jours de séparation, elle frétillait d’aise et cherchait à se blottir dans le petit fin fond du coin afin de ne plus en sortir. Je la regardais, je l’embrassais et je la remettais vite dans son trou de peur de la perdre encore. Que voulez-vous, lecteurs ? ceci est peut-être puéril à vos yeux ; c’est que je ne puis donner aux choses leur valeur et leur véritable expression. Cette petite montre était pour moi dix années de ma vie qui me revenaient tout-à-coup, dix années pendant lesquelles elle ne m’avait pas quitté un instant, et dans l’horrible abandon où je vivais depuis un mois, une heure de conversation muette et attendrie avec le seul objet qui me rappelât tant de choses envolées, mais toujours chères, était-ce donc trop ?