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VOYAGES.

l’Américain est, dans les petites affaires, dans celles qui tiennent aux nécessités quotidiennes de la vie, non seulement d’une honnêteté rigoureuse, mais encore d’une précision, d’une largesse, d’une obligeance et d’une accessibilité qui vous le feraient aimer, si tout cela n’était pas froid, machinal, et portant, pour ainsi dire, le caractère d’un calcul savant. L’Américain dédaigne de duper pour de petits objets, et surtout, il a trop de choses à faire pour s’amuser à compter quelques piastres qu’il pourrait lécher à votre porte-monnaie. En un mot, il n’y a pas de pays au monde où l’on puisse voyager aussi sûrement qu’aux États-Unis, et en même temps il n’y en a pas où se trouvent tant de coquins consommés, aussi prodigieusement habiles, aussi vertueux d’apparence. C’est à vous d’être aussi adroits qu’eux, ce qu’on ne peut pas espérer toujours en sortant du Canada.

Nous avions environ une heure à passer à Chicago ; je me promenai machinalement dans les abords de la gare, puis je revins prendre à la hâte mon billet pour San Francisco. Je dis à la hâte, car je me redoutais, je ne savais pas si, au moment suprême, le courage ne viendrait à me manquer. J’avais déjà fait trois cents lieues seul et j’en étais tellement malade que je n’osais croire à une résolution définitive. Mais maintenant le sort était jeté ; la locomotive fumait avec rage, les passagers se précipitaient pour retenir leur place, il y avait un va-et-vient animé, mais lugubre ; chacun avait la secrète terreur d’un si long voyage, mais presque chacun avait un ami ; des mères avaient leurs enfants, des maris