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du Lac Saint-Jean

fis parler les colons, et surtout leurs tendres épouses qui, jusqu’au fond des bois, ont la langue plus déliée que le sexe qu’on appelle laid, par pure antithèse.

Partout j’entendis les mêmes plaintes contre le gouvernement. Cela est de rigueur, du reste. Tous les colons, de tous les temps, se plaignent de l’administration publique. Les gouvernements sont faits pour être critiqués quand même et pour mécontenter tout le monde. Si tout le monde était content, il n’y aurait pas de gouvernements.

Après avoir fait beaucoup parler, je repris ma marche, j’errai dans toutes les directions, je pénétrai partout où je vis une ouverture devant moi, jusqu’à ce qu’enfin fatigué, rêveur, l’âme obsédée par les sombres images que faisait flotter autour de moi le demi-jour confus de la forêt, je m’assis sur un tronc d’arbre renversé, couvert d’une mousse parasite qui l’étreignait comme un suaire. L’air s’amollissait et quelques bouffées tièdes, comme des souffles d’esprits invisibles, couraient au travers des sentiers jonchés de débris.

Déjà, depuis un assez long temps, j’étais là, assis, livré au courant des pensées et des souvenirs, songeant à l’avenir des peuples, aux Chevaliers du Travail, à la destruction de Sodome, au bonheur d’être factionnaire de nuit par une tempête de neige, aux comptes supplémen-