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JOURNÉE II, SCÈNE IV.


Scène IV.

Devant les murs de Galère.
Entrent DON ALVAR et ALCOUZCOUZ.
don alvar.

Alcouzcouz, je confie à tes soins ma vie et mon honneur ; car si l’on apprenait que j’ai quitté Gabia pour venir ici, je perdrais tout à la fois l’honneur et la vie. Garde ma jument ; je ne fais qu’entrer dans ce jardin, et je reviens aussitôt. Il nous faut être de retour à Gabia avant qu’on s’y soit aperçu de notre absence.

alcouzcouz.

Toujours prêt à te servir, bien que tu ne m’aies pas laissé le temps d’aller déposer à mon logis cette besace. Moi rester sans bouger à mon poste.

don alvar.

Si tu t’éloignais seulement de trois pas, vive le ciel ! je te tuerais de ma main.


DOÑA CLARA entr’ouvre une porte.
clara.

Est-ce toi ?

don alvar.

Quel autre pourrait venir à ce rendez-vous ?

clara.

Entre à l’instant. Si tu t’arrêtais sur le rempart on pourrait te reconnaître.

Ils sortent.

alcouzcouz, seul.

Vive Allah ! moi prêt à dormir. Attendez ; moi n’être pas à vos ordres, seigneur Sommeil. — Il n’y a pas de pire métier que celui d’Alcahuète[1]. Dans les autres métiers on travaille pour son propre compte ; dans celui-ci on ne travaille que pour autrui… Hola ! ho ! jument ! — Revenons à mon histoire pour chasser le sommeil… Le cordonnier faire parfois des souliers pour lui ; parfois le tailleur se couper un habit ; enfin de temps en temps le cuisinier goûter ses ragoûts, et le pâtissier manger ses pâtés… seul l’Alcahuète ne rien faire pour soi : lui assaisonner le plat et point le manger ; coudre l’habit et point le revêtir, — Holà ! ho ! Holà ! ho ! jument !… La voila partie ! Holà, jument, reviens ; fais ce que moi demander à toi, et moi faire pareillement la première chose que toi demmander à moi. — Impossible de la rattraper. Ah ! pauvre Alcouzcouz ! Belle besogne que tu as faite là pour le retour de ton maî

  1. L’Alcahuète, dont il est souvent question dans les plaisanteries des graciosos, était « Ce qu’à la cour on nomme ami du prince »