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poète amoureux. — Il n’est pas possible, dit mon adorable cardinal, qu’un poete ecrive sans faire semblant d’être amoureux. — Mais, s’il l’est, repliqua la marquise, il n’a pas besoin d’en faire semblant.

En disant ces paroles, elle tire de sa poche mon ode, et elle la donne à S. É., lui disant qu’elle me fesoit honneur, que c’étoit un petit chef d’œuvre avoûé de tous les beaux esprit de Rome, que D. Lucrezia savoit par cœur. Le cardinal la lui rendit, souriant, et lui disant qu’il ne goutoit pas la poesie italienne, et que la trouvant jolie, elle pourroit se donner le plaisir de la traduire en françois. Elle lui repond qu’elle n’écrivoit françois qu’en prose, et que toute traduction en prose d’une piece de vers devoit être mauvaise. Je ne me mêle, ajouta-t-elle, me regardant, que de faire quelque fois des vers italiens sans pretention. — Je me croirois heureux, madame, si je pouvois me procurer le bonheur d’en admirer quelques uns. — Voici, me dit son cardinal, un sonet de madame.

Je le prens respectueusement, me metant en position de le lire, lorsque madame me dit de le mettre dans ma poche, et de le rendre le lendemain à S. É. quoique son sonet fut tres peu de chose. Si vous sortez le matin, me dit le cardinal, vous pourrez me le rendre venant diner chez moi. — Dans ce cas, repartit d’abord le cardinal Acquaviva, il sortira exprès.

Après une profonde reverence qui disoit tout, je m’eloigne peu à peu, et je monte à ma chambre impatient de lire le sonet. Mais avant de le lire, je jéte un coup d’œil sur moi, sur ma situation actuelle, et sur le grand voyage qu’il me sembloit d’avoir fait à l’assemblée ce soir là. La marquise G., qui me fait la plus claire de toutes les declarations qu’elle s’interessoit à moi. Qui se donnant un air de grandeur, ne craint pas de se compromettre me fesant des avances en public. Qui auroit osé y trouver à redire ? Un jeune abbé comme moi, tres sans consequence, ne pouvoit aspirer qu’à sa protection, et elle étoit faite pour l’accorder principalement à ceux qui ne montroient pas, s’en croyant tres dignes, de la pretendre. Ma modestie, sur cet article là, sautoit aux yeux de tout le monde. La marquise m’auroit insulté, si elle m’eut cru capable de m’imaginer qu’elle se sentoit un gout pour moi. Non sûrement. Une pareille fatuité n’est pas en nature. C’étoit si vrai que son cardinal même m’invite à diner. Auroit il fait cela, s’il eut pu croire que je plairois plusse à sa marquise ? Au contraire. Il ne m’a dit d’aller diner avec lui qu’après avoir relevé des paroles de la marquise même que j’étois la personne qu’il leur falloit pour passer quelqu’heure à causer sans rien risquer, mais rien, du grand rien. À d’autres.

Pourquoi faut il que je me masque à mon cher lecteur ? Qu’il me croye fat, et je lui pardonne. Je me suis senti sûr d’avoir plu à la marquise : je me suis