Page:Charles de Brosses - Lettres familières écrites d’Italie - ed Poulet-Malassis 1858.djvu/143

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du gouvernement, et faites d’ailleurs tout ce que vous voudrez. Je ne parle pas de la chose dont nos plaisirs et nous tirons notre origine, de la chose proprement dite par excellence. On ne s’en choque pas plus ici que de toute autre opération naturelle. C’est une bonne police qui devroit être reçue partout. Mais pour tout ce qui, en saine morale, doit s’appeler méchante action, l’impunité y est entière. Cependant le sang est si doux ici que, malgré la facilité que donnent les masques, les allures de nuit, les rues étroites et surtout les ponts sans garde-fous, d’où l’on peut pousser un homme dans la mer sans qu’il s’en aperçoive, il n’arrive pas quatre accidents par an ; encore n’est-ce qu’entre étrangers. Vous pouvez juger par là combien les idées que l’on a sur les stylets vénitiens sont mal fondées aujourd’hui.

Il en est à peu près de même de leur jalousie pour leurs femmes : cependant cela mérite explication. Dès qu’une fille, entre nobles, est promise, elle met un masque, et personne ne la voit plus que son futur, ou ceux à qui il le permet, ce qui est fort rare. En se mariant, elle devient un meuble de communauté pour toute la famille, chose assez bien imaginée, puisque cela supprime l’embarras de la précaution, et que l’on est sûr d’avoir des héritiers du sang. C’est souvent l’apanage du cadet de porter le nom de mari ; mais, outre cela, il est de règle qu’il y ait un amant ; ce seroit même une espèce de déshonneur à une femme, si elle n’avoit pas un homme publiquement sur son compte. Mais, halte-là ; la politique a très-grande part à ceci. La famille en use comme le roi de France à l’élection de l’abbé de Cîteaux ; on laisse choisir la femme en donnant l’exclusion à tels ou tels. Il ne faut pas qu’elle s’avise de prendre aucun autre qu’un noble, et parmi ceux-ci, un homme qui ait entrée dans le Pregadi ou sénat et dans les conseils, dont la famille soit assez puissante pour pouvoir favoriser les brigues, et à qui l’on puisse dire : Monsieur, il me faut demain matin tant de voix pour mon beau-frère ou pour mon mari. Avec cela, une femme a la liberté toute entière, et peut faire tout ce qu’elle veut. Il faut cependant rendre justice à la vérité ; notre ambassadeur me disoit, l’autre jour, qu’il ne connaissoit pas plus d’une cinquantaine de femmes de qualité qui couchassent avec leurs amants. Le reste est retenu