Page:Charles de Brosses - Lettres familières écrites d’Italie - ed Poulet-Malassis 1858.djvu/162

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d’appartements tous chargés de richesses dans le seul palais Foscarini ; mais tout se surmarche ; il n’y a pas un seul cabinet ni un fauteuil où l’on puisse s’asseoir à cause de la délicatesse des scupltures. Le palais Labia, construit à la moderne, est le seul qui m’ait paru bien entendu en dedans. La maîtresse du logis, femme sur le retour, qui a été fort belle et fort galante, folle des François et par conséquent de nous, exhiba à notre vue toutes ses pierreries, les plus belles peut-être que possède aucun particulier de l’Europe. Elle a quatre garnitures complètes en émeraudes, saphirs, perles et diamants ; le tout reste précieusement renfermé dans des écrins, car il ne lui est pas permis de s’en orner, les femmes des nobles ne pouvant porter de pierreries et des habits de couleur que la première année de leur mariage. Je lui offris de la conduire en France conjointement avec ses bijoux.

Venons à l’arsenal. Il est si célèbre que je fus d’abord assez mécontent de trouver les salles des armes mal rangées, pleines de vieilleries et de rouille et assez inférieures à d’autres que j’ai vues. Il faut néanmoins convenir qu’il est très-remarquable par sa vaste étendue et par la quantité de choses qu’il contient. Voici les principales qui me soient restées dans l’esprit : des parcs de canons de fonte et de fer, dont quelques-uns sont monstrueux, en nombre si étonnant qu’il surpasse celui des fusils et des pistolets ; les tours où on les tourne pour les rendre unis en dedans. La pièce qui fut fondue devant Henri III, chargée d’ornements et de sculptures excellentes. Un recueil d’ancres de prodigieuses grosseurs. Un autre de mâts, à l’équivalent… Des salles et des fabriques de toute espèce… Trois gros robinets de fontaine qui donnent du vin… les ouvriers en vont prendre là tant qu’ils veulent ; ils sont au nombre de trois mille et s’amusent presque tout le jour sans travailler ; mais aussi, quand il le faut, ils font merveille jour et nuit ; ils voient quand l’affaire est pressante, parce qu’alors on double leur paie. Une salle des câbles, d’une architecture en bois, très-belle. Les fabriques couvertes où l’on construit les vaisseaux, et les grands canaux où on les jette. Il y a actuellement dix-huit gros bâtiments sur ces chantiers ; les péottes et gondoles dorées de la République, et enfin le Bucentaure. Celui-ci est à mon gré une des belles et des curieuses choses de l’uni-