Page:Charles de Brosses - Lettres familières écrites d’Italie - ed Poulet-Malassis 1858.djvu/24

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orissimo, où l’exagération naturelle du langage élève, pour moins que rien, le comparatif au superlatif, notre Français rend toutes ses impressions avec la sobriété délicate de l’atticisme. À l’aspect des grandes ruines de Rome, il éprouve, dit-il, un petit saisissement, et cela est si bien dit que, dans notre langue moderne, ce simple mot équivaut à celui d’enthousiasme ou d’extase. L’expression naïve et forte, l’expression pittoresque ne lui manque jamais d’ailleurs quand elle doit jaillir du sujet. Quoi de plus expressif que cette petite phrase sur Saint-Pierre de Rome : « Le Dôme, qui est à mon avis la plus belle partie, est le Panthéon tout entier que Michel-Ange a posé là en l’air, tout brandi de pied en cap. » Et plus loin, à propos du monument : « Tout y est simple, naturel, auguste, et, par conséquent, sublime ! » Le sublime fut-il jamais plus nettement défini ? Les comparaisons ingénieuses, les rapprochements imprévus, le franc badinage, et les traits de verve hardie, ne font aucun tort, du reste, au jugement élevé de Charles De Brosses en matière d’art et de politique. Ses réflexions sur le gouvernement de Rome, on peut les répéter demain si l’on veut, car il serait difficile de mieux juger et de mieux dire. Ses descriptions ou appréciations de tableaux, ses sympathies raisonnées pour telle ou telle œuvre de sculpture ou d’architecture, un critique d’art, un vrai critique d’art, un Diderot au Journal des Débats, un Stendhal à L’Artiste (qu’on me passe cette étrange supposition), n’hésiterait pas un instant à les avouer aujourd’hui. Nous ferons, en terminant, un unique reproche à ce juge éclairé : De Brosses qui aime trop les colonnes, n’aime pas assez le gothique ! C’est une faute de goût sans doute, mais une faute très-pardonnable au xviiie siècle, trop préoccupé de combattre le gothique dans les idées pour l’admettre, à quelque titre que ce fût, dans le domaine de l’Art. Je sais bien que nos grands faiseurs de Salons ne se payeraient pas de raisons si minces : ils ont inventé l’esthétique absolue, l’esthétique infaillible ; aussi, toutes les fois qu’il s’agira de Charles de Brosses, seront-ils charmés de répéter avec dédain : « Cet homme n’aimait pas le gothique ! » Et, d’après mon humble avis, ils