Page:Charles de Brosses - Lettres familières écrites d’Italie - ed Poulet-Malassis 1858.djvu/289

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fatigue ; avec cela, il faisoit une froidure si exécrable ce jour-là, que je n’ai pas d’idée d’en avoir jamais éprouvé de plus forte.


La bise et la roideur du talus nous coupoiont la respiration, ou nous jetoiont aux yeux un agréable tourbillon de fumée. Ainsi se passèrent trois quarls-d’heure et plus, pendant lesquels je ne cessois de soupirer pour un joli pain de sucre pointu et tout uni par les côtés, dégagé de ces vilaines scories, et qui formoit l’extrémité de la montagne. Oh ! hommes inconsidérés, qui ne savent ce qu’ils souhaitent ! Je sais bien pourquoi ce bout pointu étoit si bien nettoyé, c’est qu’il étoit si roide que rien ne peut tenir dessus. Autant vaudroit qu’il fût perpendiculaire, le malheureux, tant il s’en faut de peu. Joignez à cela qu’il est tout couvert (non pas de cendres, car on n’en trouve ni peu ni beaucoup sur le Vésuve), mais d’un petit sable lourd et rougeâtre, qui n’est autre chose que de la mine de fer pulvérisée, dans laquelle on entre à chaque pas jusqu’à mi-jambe ; et, tandis qu’on en dégage une, l’autre creuse un long sillon dans le sable, qui vous ramène tout juste au point d’où vous étiez parti. Ah ! chienne de montagne, apanage du diable, soupirail de Lucifer, tu peux bien abuser de moi tandis que tu me tiens ! Je reviendrois bien mille fois à Naples, que jamais tu ne me serois rien ; et, plutôt que de retourner voir ton goulTre infect, j’aimerois mieux

Devenir cruche, chou, lanterne, loup-garou, Et que monsieur Satan m’y vînt rompre le cou !


Dieu me soit en aide ! nous voilà pourtant tout au sommet sur le bord du gouffre, fondant en eau du travail, et percés à jour de la bise qui nous flagelle. J’ai bien peur d’y attraper quelque méchante pûrisie, comme dit Brantôme. À quelque chose malheur est bon. Quand le temps est calme ou humide la fumée nage et se condense dans le gouffre, de manière qu’on n’y peut rien voir ; il faut, pour y venir, prendre toujours le temps d’un vent du nord violent qui, tourbillonnant dans ce gobelet, le balaya et nous le fit voir aussi net qu’à travers un cristal. Je vois bien qu’il faut vous en faire une exacte description. Dans le moment j’y viens, mon ami ; mais, je vous prie, laissezmoi un peu reprendre mon souffle.