Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t2.djvu/25

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roucoulants Tircis et les naïves tricoteuses qui sortaient du spectacle de la guillotine. Si Sanson en avait eu le temps, il aurait joué le rôle de Colin, et Mlle Théroigne de Méricourt[1] celui de Babet. Les Conventionnels se piquaient d’être les plus bénins des hommes : bons pères, bons fils, bons maris, ils menaient promener les petits enfants ; ils leur servaient de nourrices ; ils pleuraient de tendresse à leurs simples jeux ; ils prenaient doucement dans leurs bras ces petits agneaux, afin de leur montrer le dada des charrettes qui conduisaient les victimes au supplice. Ils chantaient la nature, la paix, la pitié, la bienfaisance, la

  1. Elle s’appelait de son vrai nom Théroigne Terwagne. Elle était née, en 1762, non à Méricourt, mais à Marcourt, village situé sur l’Ourthe, à proximité de la petite ville de Laroche. De 1789 à 1792, des journées d’octobre au 10 août, elle s’est ruée à tous les excès, à tous les crimes. Aux journées d’octobre, c’est elle qui mène à Versailles les mégères qui demandent « les boyaux » de la reine ; au 10 août, c’est elle qui égorge Suleau. Mlle Théroigne tenait, du reste, pour la Gironde contre la Montagne, pour Brissot contre Robespierre. Peu de jours avant le 31 mai, elle était aux Tuileries. Un peuple de femmes criait : « À bas les Brissotins ! » Brissot passe. Il est hué, et des insultes on va passer aux coups. Théroigne s’élance pour le défendre. « Ah ! tu es brissotine ! — crient les femmes, — tu vas payer pour tous ! » Et Théroigne est fouettée. On ne la revit plus. Elle était sortie folle des mains des flagelleuses. Un hôpital avait refermé ses portes sur elle. Sa raison était morte. De l’Hôtel-Dieu, elle fut transférée à la Salpêtrière, de la Salpêtrière aux Petites-Maisons, pour être ramenée à la Salpêtrière en 1807. La malheureuse survécut encore huit ans, « ravalée à la brute, ruminant des paroles sans suite : fortune, liberté, comité, révolution, décret, coquin, brûlée de feux, inondant de seaux d’eau la bauge de paille où elle gîtait, brisant la glace des hivers pour boire dans le ruisseau à plat ventre, paissant ses excréments ! » Elle mourut à l’infirmerie générale de la Salpêtrière le 8 juin 1815. (Portraits intimes du XVIIIe siècle, par Edmond et Jules de Goncourt, 1878.)