Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t2.djvu/634

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À quelques années de là, Mme de Noailles devenait folle. Le 20 septembre 1817, la duchesse de Duras écrivait à Mme Swetchine :

Je vous ai montré des lettres de ma pauvre amie… ; vous avez admiré avec moi la supériorité de son esprit, l’élévation de ses sentiments, et cette délicatesse, cette fierté blessée, qui depuis longtemps empoisonnait sa vie, car il n’y a pas de situation plus cruelle, selon moi, que de valoir mieux que sa conduite : on se juge avec tant de sévérité et pourtant l’abaissement est si pénible ! et quand on a réuni tout ce que la beauté, la grâce, l’esprit, l’élégance des manières peuvent inspirer d’admiration, qu’on a joui de cette admiration et qu’on sent qu’on vous la dispute, quelles affreuses réflexions ne doit-on pas faire ! Et puis, il faut joindre à cela des sentiments blessés ou point compris, enfin ce malaise d’un cœur mal avec lui-même, et cependant trop haut pour exiger. Enfin, chère amie, tout l’ensemble de cette situation a produit ce que cela devait produire : sa tête s’est égarée, son imagination s’est frappée, et elle a perdu la raison. Sa folie n’est point violente, mais elle est déchirante. La terreur la saisit, elle croit qu’on va l’assassiner, que tout ce qu’elle prend est empoisonné, que nous allons tous périr tôt ou tard par l’effet d’une conspiration, mais qu’elle est particulièrement dévouée, que tous ses domestiques sont des demi-soldes déguisés[1] ; enfin mille folies. Elle s’est confessée ; elle croit toujours mourir la nuit qui va suivre ; mais elle dit qu’elle est heureuse. Elle m’a chargée de la justifier après sa mort, de dire qu’elle ne méritait pas l’abandon où on l’avait laissée, enfin des choses où l’on retrouvait, à travers sa folie, les pensées que je savais trop lui être habituelles. Cela est déchirant. On voit, dans cet état où l’on ne déguise rien, combien son âme était douce et combien elle a dû souffrir… Vous sentirez tout cela. Je ne connais que M. de Chateaubriand et vous qui puissiez m’entendre sur ce sujet. Il sera bien affligé ; je ne lui ai écrit qu’il y a trois jours, j’espérais que cet horrible état s’améliorerait, mais il n’a fait qu’empirer. Je ne puis penser qu’à cela. (Madame Swetchine, sa vie et ses œuvres, par le comte de Falloux, tome I, p. 184.)




  1. Officiers récemment congédiés par une mesure qui avait fait beaucoup de mécontents.