Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t2.djvu/68

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main, et saluèrent l’ancienne armée française dans ma personne. Ils me demandèrent mon nom, celui de mon régiment, le lieu où j’allais rejoindre les princes. Cet accueil militaire me toucha : je répondis avec émotion qu’ayant appris en Amérique le malheur de mon roi, j’étais revenu pour verser mon sang à son service. Les officiers et généraux qui environnaient Frédéric-Guillaume firent un mouvement approbatif, et le monarque prussien me dit : « Monsieur, on reconnaît toujours les sentiments de la noblesse française. » Il ôta de nouveau son chapeau, resta découvert et arrêté, jusqu’à ce que j’eusse disparu derrière la masse des grenadiers. On crie maintenant contre les émigrés ; ce sont des tigres qui déchiraient le sein de leur mère ; à l’époque dont je parle, on s’en tenait aux vieux exemples, et l’honneur comptait autant que la patrie. En 1792, la fidélité au serment passait encore pour un devoir ; aujourd’hui, elle est devenue si rare qu’elle est regardée comme une vertu.

Une scène étrange, qui s’était déjà répétée pour d’autres que moi, faillit me faire rebrousser chemin. On ne voulait pas m’admettre à Trèves, où l’armée des princes était parvenue : « J’étais un de ces hommes qui attendent l’événement pour se décider ; il y avait trois ans que j’aurais dû être au cantonnement ; j’arrivais quand la victoire était assurée. On n’avait pas besoin de moi ; on n’avait que trop de ces braves après combat. Tous les jours, des escadrons de cavalerie désertaient ; l’artillerie même passait en masse, et, si cela continuait, on ne saurait que faire de ces gens-là. »