Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t4.djvu/108

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après l’avoir enfermé dans l’Allemagne, la France, le Portugal et l’Espagne, ne s’ouvrait devant sa course que pour se refermer derrière lui. Il est probable qu’en voyant les vagues pousser son navire, les vents alizés l’éloigner d’un souffle constant, il ne faisait pas sur sa catastrophe les réflexions qu’elle m’inspire : chaque homme sent sa vie à sa manière, celui qui donne au monde un grand spectacle est moins touché et moins enseigné que le spectateur. Occupé du passé comme s’il pouvait renaître, espérant encore dans ses souvenirs, Bonaparte s’aperçut à peine qu’il franchissait la ligne, et il ne demanda point quelle main traça ces cercles dans lesquels les globes sont contraints d’emprisonner leur marche éternelle.

Le 15 août, la colonie errante célébra la Saint-Napoléon à bord du vaisseau qui conduisait Napoléon à sa dernière halte. Le 15 octobre, le Northumberland était à la hauteur de Sainte-Hélène. Le passager monta sur le pont ; il eut peine à découvrir un point noir imperceptible dans l’immensité bleuâtre ; il prit une lunette ; il observa ce grain de terre ainsi qu’il eût autrefois observé une forteresse au milieu d’un lac. Il aperçut la bourgade de Saint-James enchâssée dans des rochers escarpés ; pas une ride de cette façade stérile à laquelle ne fût suspendu un canon : on semblait avoir voulu recevoir le captif selon son génie.

Le 16 octobre 1815, Bonaparte aborda l’écueil, son mausolée, de même que le 12 octobre 1492, Christophe Colomb aborda le Nouveau Monde, son monument : « Là, dit Walter Scott, à l’entrée de l’océan Indien, Bonaparte était privé des moyens de faire un second avatar ou incarnation sur la terre. »