Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t4.djvu/134

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mousse légère ; on eût dit que nous l’apercevions à travers un nuage diaphane. C’était bien sa tête : un oreiller l’exhaussait un peu ; son large front, ses yeux dont les orbites se dessinaient sous les paupières, garnies encore de quelques cils ; ses joues étaient bouffies, son nez seul avait souffert, sa bouche entr’ouverte laissait apercevoir trois dents d’une grande blancheur ; sur son menton se distinguait parfaitement l’empreinte de la barbe ; ses deux mains surtout paraissaient appartenir à quelqu’un de respirant encore, tant elles étaient vives de ton et de coloris ; l’une d’elles, la main gauche, était un peu plus élevée que la droite ; ses ongles avaient poussé après la mort : ils étaient longs et blancs ; une de ses bottes était décousue et laissait passer quatre doigts de ses pieds d’un blanc mat[1]. »

Qu’est-ce qui a frappé les nécrobies ? L’inanité des choses terrestres ? la vanité de l’homme ? Non, la beauté du mort ; ses ongles seulement s’étaient allongés, pour déchirer, je présume, ce qui restait de liberté au monde. Ses pieds, rendus à l’humilité, ne s’appuyaient plus sur des coussins de diadème ; ils reposaient nus dans leur poussière. Le fils de Condé était aussi habillé dans le fossé de Vincennes ; cependant Napoléon, si bien conservé, était arrivé tout juste à ces trois dents que les balles avaient laissées à la mâchoire du duc d’Enghien.

  1. Souvenirs de Sainte-Hélène, par l’abbé Coquereau. — L’abbé Coquereau était aumônier de la frégate la Belle-Poule. En 1850, il fut nommé par Louis-Napoléon aumônier en chef de la flotte, fonctions qu’il a conservées jusqu’à sa mort (1866).