Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t4.djvu/136

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trop grande pour qu’elle revienne de manière à intéresser l’espèce humaine. Il a tiré impétueusement sur ses talons les portes du temple de Janus ; et il a entassé derrière ces portes des monceaux de cadavres, afin qu’elles ne se puissent rouvrir.


En Europe je suis allé visiter les lieux où Bonaparte aborda après avoir rompu son ban à l’île d’Elbe. Je descendis à l’auberge de Cannes[1] au moment même que le canon tirait en commémoration du 29 juillet ; un de ces résultats de l’incursion de l’empereur, non sans doute prévu par lui. La nuit était close quand j’arrivai au golfe Juan ; je mis pied à terre à une maison isolée au bord de la grande route. Jacquemin, potier et aubergiste, propriétaire de cette maison, me mena à la mer. Nous prîmes des chemins creux entre des oliviers sous lesquels Bonaparte avait bivouaqué : Jacquemin lui-même l’avait reçu et me conduisait. À gauche du sentier de traverse s’élevait une espèce de hangar : Napoléon, qui envahissait seul la France, avait déposé dans ce hangar les effets de son débarquement.

Parvenu à la grève, je vis une mer calme que ne

  1. Chateaubriand visita Cannes et le golfe Juan au mois de juillet 1838. Il écrivait de Cannes à Madame Récamier le 28 juillet : « J’ai quitté à Marseille mon bruit pour venir voir le lieu où Bonaparte en débarquant, a changé la face du monde et nos destinées. Je vous écris dans une petite chambre, sous la fenêtre de laquelle se brise la mer. Le soleil se couche ; c’est l’Italie tout entière que je retrouve ici. Dans une heure, je vais partir pour aller à deux lieues d’ici, au Golfe Juan ; j’y arriverai de nuit, je verrai cette grève déserte où cet homme aborda avec sa petite flotte. Je m’arrangerai de la solitude, des vagues et du ciel : l’homme a passé pour toujours. »