Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t4.djvu/140

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que nous fûmes d’une scène dont le large soleil avait disparu.

Les bonapartistes eux-mêmes s’étaient racornis. Leurs membres s’étaient repliés et contractés ; l’âme manqua à l’univers nouveau sitôt que Bonaparte retira son souffle ; les objets s’effacèrent dès qu’ils ne furent plus éclairés de la lumière qui leur avait donné le relief et la couleur. Au commencement de ces Mémoires je n’eus à parler que de moi : or, il y a toujours une sorte de primauté dans la solitude individuelle de l’homme ; ensuite je fus environné de miracles : ces miracles soutinrent ma voix ; mais à cette heure plus de conquête d’Égypte, plus de batailles de Marengo, d’Austerlitz et d’Iéna, plus de retraite de Russie, plus d’invasion de la France, de prise de Paris, de retour de l’île d’Elbe, de bataille de Waterloo, de funérailles de Sainte-Hélène : quoi donc ? des portraits à qui le génie de Molière pourrait seul donner la gravité du comique !

En m’exprimant sur notre peu de valeur, j’ai serré de près ma conscience ; je me suis demandé si je ne m’étais pas incorporé par calcul à la nullité de ces temps, pour acquérir le droit de condamner les autres ; persuadé que j’étais in petto que mon nom se lirait au milieu de toutes ces effaçures. Non : je suis convaincu que nous nous évanouirons tous : premièrement parce que nous n’avons pas en nous de quoi vivre ; secondement parce que le siècle dans lequel nous commençons ou finissons nos jours n’a pas lui-même de quoi nous faire vivre. Des générations mutilées, épuisées, dédaigneuses, sans foi, vouées au néant qu’elles aiment, ne sauraient donner l’immor-